« Hors la loi », la mémoire boomerang

C'EST CHAUD jeudi 23 septembre 2010

Par Inès El laboudy @InesLabou



Il est rare de parler autant d’un film avant même de l’avoir vu. Selon l’extrême droite et une partie de la communauté pieds-noirs, l’histoire de « Hors la loi », du réalisateur Rachid Bouchareb, avec Jamel Debbouze, Roschdy Zem et Sami Bouajila dans les rôles principaux, est falsifiée. Après tant de discordes à son sujet à Cannes en mai, il est sorti hier dans les salles. Ce film raconte l’histoire de trois frères engagés dans la guerre de libération, mais aussi déchirés par elle. Ils livrent un combat commun pour l’indépendance, et tentent par tous les moyens d’élargir leur groupe, en l’occurrence le FLN. FLN, MNA ou SFIO (l’ancêtre du Parti socialiste) : la politique est au cœur du récit.

Le ton est donné dès les premières minutes. La France exerce un pouvoir démesuré sur le peuple algérien et les images d’archives mêlées à celles de la fiction déroulent l’histoire de la lutte pour l’indépendance en plusieurs temps. 1925, des colons aidés d’un caïd s’emparent des terres d’une famille algérienne au motif qu’elle n’a pas de titre de propriété. Cette famille, c’est celle de Messaoud, Abdelkader et Saïd, les trois frères, héros du film.

8 mai 1945, massacre de Sétif : des représailles massives menées par l’armée française s’abattent sur les Algériens, faisant des milliers, voire des dizaines milliers de morts parmi la population civile, après une tuerie perpétrée, elle, par des Algériens sur une centaine de Français. A l’origine de cette flambée : un policier qui tue un jeune Algérien tenant un drapeau vert-blanc-rouge, celui de la future Algérie indépendante.

1954. Le film explique ici la création de la Main rouge, une unité de l’armée française chargée d’éliminer les membres du FLN. Voilà le vrai début de l’histoire. On quitte l’Indochine pour le bidonville de Nanterre et l’histoire du FLN sur le territoire français avec sa lutte contre le MNA, les prostituées de Pigalle, les combats de boxe ou encore la violente arrestation du métro Charonne de 1962.

On se retrouve immergé dans une Algérie combattante, avec des Algériens qui n’hésitent pas à se tuer entre eux pour un peu de gloire, mais surtout une Algérie écrasée, opprimée sur ses propres terres. Bouchareb a certes ravivé des tensions enfouies par les années mais la mémoire, elle, reste présente. En regardant ce film, j’ai compris la haine qu’a ma grand-mère maternelle envers l’Etat français. Car, pays des droits de l’Homme aujourd’hui certes, il n’en demeure pas moins que la France a participé à de nombreux massacres aussi bien contre des Arabes que des juifs ou des Noirs. Le devoir de mémoire, voilà ce qu’exige ce pays.

Inès El Laboudy

« Ce film, c’est notre histoire commune ! »

Hana sèche ses larmes. Le générique de fin de « Hors la loi » coule lentement sur l’écran du Ciné 104 de Pantin dont les rangs de la grande salle sont clairsemés en cette soirée de sortie nationale. Hana regarde ce générique défiler, le temps de se remettre de ses émotions. A l’extérieur, ça va mieux pour cette étudiante en communication et audiovisuel. L’air doux de l’été indien l’aide à reprendre ses esprits et sa parole se libère : « C’est un film magnifique ! Je l’ai “vécu” à chaque instant ! »

Algérienne, elle est arrivée en France avec ses parents en 1983 âgée de quelques mois. Le bled, elle ne le connaît quasiment pas n’y étant retournée que deux fois et la dernière, c’était il a y plus de 20 ans. Bobigny est la terre de son enfance et de toute sa vie. « Ce film, c’est notre histoire commune ! J’espère que beaucoup de jeunes iront le voir. On parle toujours d’intégration mais je pense que l’intégration doit être réciproque. La France doit aussi faire un pas vers les jeunes issus de l’immigration en intégrant l’histoire de l’empire colonial dans les manuels scolaires. Et pas sur une seule page ! »

Elle triture une mèche brune qui s’échappe d’une écharpe blanche qui fait office de serre-tête puis ressort de ses pensées. « Je ne connaissais pas le MNA (Mouvement national algérien, fondé par Messali Hadj, rival du FLN durant la guerre d’indépendance, ndlr). J’irai faire des recherches pour en savoir plus… Et puis je ne savais pas que la guerre avait aussi eu lieu en France. Je ne savais pas non plus qu’on avait été aussi bien organisé pour résister ! » Elle se justifie immédiatement comme si elle venait de gaffer. « Je dis “on”, mais je fais pareil quand joue l’équipe de foot d’Algérie. Je dis “on a perdu”, “on a gagné”. Mais je suis française aussi. Je suis les deux. »

A la question « le film est-il anti-français ? », elle répond : « Pas du tout ! C’est le passé. Moi j’en veux à personne. Ni à la France, ni aux Algériens. La France a été colonisée par les Allemands pendant le Seconde Guerre mondiale, et elle s’est bien libérée ! Eh bien c’est pareil pour l’Algérie. Ce qui rend si fiers les Algériens, c’est qu’ils se sont battus pour leur liberté. Ils n’ont pas attendu qu’on leur donne leur indépendance… »

Si elle ne parle jamais de la guerre d’Algérie avec ses parents, c’est selon elle parce qu’ils étaient trop jeunes à l’époque et non par tabou. D’ailleurs, Hana n’a plus qu’une idée en tête : « Emmener ma petite maman voir le film dés que possible ! » Au risque de fondre en larmes une seconde fois mais en famille cette fois-ci…

Sandrine Dionys

Sandrine Dionys