Allemagne : « Le terme "laïcité" divise plus qu'il ne rassemble »

BONDYMONDE, C'EST CHAUD lundi 23 septembre 2013

Par Tom Lanneau @TomLanneau93

La liste d’Angela Merkel est arrivée en tête des élections législatives. Quelques jours avant cette échéance électorale, Tom a pris ses quartiers à Berlin. Il a pris le pouls d’un sujet sensible à l’occasion d’un débat organisé par l’Office franco-allemand de la jeunesse. Sujet : la laïcité à la française.

« Laïcité », un concept à manier prudemment en France. A chacune de ses sorties, il suscite la controverse. Dernier exemple en date : Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale, a présenté la charte de la laïcité le 9 septembre dernier. Autre exemple récent : en août dernier, le Haut Conseil de l’Intégration (HCI) a préconisé l’interdiction du voile à l’université.

Si la laïcité semble mettre d’accord la majeure partie de la population française, elle paraît beaucoup moins populaire chez nos voisins allemands. Dans ce débat organisé par l’OFAJ, quatre Français font face à trois Allemands. Les premiers défendent les valeurs de la laïcité qu’ils considèrent comme un principe “rassembleur”, tandis que les seconds trouvent ce terme hypocrite et discriminatoire. En effet, le concept de laïcité en Allemagne est mis de côté dès le préambule de la Constitution de 1949 qui débute par l’affirmation « conscient de sa responsabilité devant Dieu et les hommes ». D’autres exemples peuvent être cités comme le fait de demander la croyance des individus sur certains documents administratifs, ou encore l’existence d’un impôt sur la religion dans le pays d’Angela Merkel…

Allemand farouchement opposé au concept de laïcité, David,militant du SPD, Parti-Social Démocrate d’Allemagne, lance le débat. « La laïcité vient de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 afin d’éloigner la monarchie du pouvoir ». Il poursuit en expliquant que, selon lui, ce concept est démodé et qu’il ne colle actuellement plus avec la société française. « Les Français n’ont plus à craindre la monarchie, et ce terme divise plus qu’il ne rassemble ! Il exclut certaines personnes de la société et les stigmatise ». Cette phrase scandalise les participants français. Mais David continue en déclarant que la laïcité accroît le phénomène islamophobe en France. Un allemand reviendra d’ailleurs plus tard sur cet exemple : « j’ai vu une vidéo française où des chrétiens priaient devant un hôpital contre l’IVG. Personne n’en a parlé. Lorsque ce sont les musulmans qui prient dans la rue, ça fait la une des journaux ! Pourtant la laïcité ne devrait pas faire de différence entre les religions. Ou bien elle doit changer de nom ! »

D’après Annika, allemande, la laïcité vise à instaurer un semblant de tolérance en France. « Si on la met en pratique, c’est qu’on a peur que nos concitoyens portent un jugement sur une personne différente. Or, on n’a pas à se cacher de quoi que ce soit ! Il faut assumer notre identité ! » Annika poursuit en agitant ses mains, de manière à ce que les Français ne lui coupent pas la parole. « Et puis le fait que ma voisine porte un voile ne me contraint à rien ! »

Raphaël, lui, considère que la laïcité en France a été créée afin de faire cohabiter les différentes religions. « En France, on évite que telle ou telle personne soit discriminée à cause de sa religion. C’est pour ça qu’elle est posée dans la sphère publique. On interdit tout signe ostentatoire d’appartenance religieuse comme à l’école. Mais dans la sphère privée, les gens sont libres de pratiquer leur religion ». Ainsi, d’après cette logique, certains incidents auraient pu être évités, comme l’agression de plusieurs femmes voilées à Argenteuil.

Les Allemands réagissent vivement à cet argument. « C’est hypocrite de dire que nous sommes tous pareils alors qu’il existe des différences ! A la cantine, quand on voit que notre voisin ne mange pas de porc, on connaît sa religion ! C’est aussi criant qu’un voile ». D’ailleurs, pour les Allemands, la laïcité est un concept adapté de la vision chrétienne. « On peut cacher une croix sous son t-shirt… Alors qu’on ne peut pas dissimuler son voile ou son turban ». Pour Mina, les Allemands possèdent une vision trop péjorative de la laïcité en France. « Ce n’est pas parce qu’on est dans un état laïc qu’on ne possède pas d’ouverture d’esprit. Par exemple, dans nos écoles, on propose aux enfants musulmans des repas sans porc » (sic).

Cependant, les Allemands ne l’entendent pas de cette oreille. « En France, la laïcité est imposée aux enfants. Or, on voit bien que c’est un échec. De plus en plus d’enfants fréquentent des écoles privées (le chiffre a dépassé la barre des 21% dès 2010) ». David poursuit cette argumentation en se référant à l’augmentation du nombre d’enseignes et de produits halal en France. « Donc la laïcité est un échec. Il faut l’oublier. Ou bien c’est que même l’Etat français n’a pas bien appréhendé le terme » assène-t-il avec un grand sourire.

Mais les Français reviennent sur la vision de la laïcité « à la française » qu’entretiennent les Allemands. Raphaël tient à préciser que ce concept n’est pas une propagande pour l’athéisme. « On fait juste en sorte que l’espace public soit neutre ». David répond du tac au tac que le fait de ne pas instaurer la laïcité dans son pays « ne veut pas dire que l’on va arborer une croix sous ton nez à chaque occasion ! Ni que notre pays devient une théocratie ! »

« Mais le fait d’instaurer la laïcité dans l’espace public est peu choquant, intervient avec excitation une française assise dans le fond de la salle. Pour moi, le plus choquant est le fait que l’on impose à des enfants qui ne savent encore pas parler, une religion avec toutes les traditions que cela entraîne. D’ailleurs, il existe de nombreux cas où la circoncision est mal effectuée. L’enfant souffrira à vie de cette blessure corporelle ! »

Annika tente de faire baisser le ton de la conversation qui commence à faire apparaître une certaine tension. A pas feutrés, elle avance que « ce n’est pas parce qu’on ne parle pas de religion que l’on en a pas. Faudrait peut-être essayer de mieux comprendre les autres plutôt que de masquer hypocritement nos différences ». Leonard, allemand, poursuit : « Oui, la conversation est sûrement la clé de la réussite. Il faut qu’on essaie de trouver des arrangements afin que tout le monde puisse profiter de la même chose. Mais pour ça, nous devons prendre en compte les particularités de chacun ». Il cite un exemple récent. Deux semaines auparavant, l’état allemand a autorisé les filles musulmanes à venir avec un maillot de bain complet à la piscine afin qu’elles puissent participer aux mêmes cours que leurs camarades.

Sans pour autant abandonner leur soutien à la laïcité, les Français ne semblent pas réticents à l’idée selon laquelle la conversation entre les différents partis puisse aboutir à des solutions. « Sur ce point, on est d’accord. D’ailleurs, je pense qu’en France, on devrait s’inspirer des « cours de religion » dont vous disposez en Allemagne, déclare Raphaël. On pourrait alors comprendre les autres et éviter la stigmatisations de certaines religions. Je suis sûr que ce serait bénéfique ». David acquiesce et surenchérit : « Totalement d’accord. Et puis l’Etat nomme les professeurs de religion. Donc on évite les discours radicaux que l’enfant peut parfois entendre à la maison ». Raphaël acquiesce : « Oui ! Dans nos cours d’éducation civique en France, on nous apprend à ne pas être extrémiste. Et bien les cours de religion c’est pareil en Allemagne, on nous apprend à ne pas devenir radical ».

Le consensus est trouvé, tout le monde tombe d’accord. Mais, comme dans les films américains, il ne faut pas crier victoire avant le générique : « Je ne suis pas d’accord avec vous du tout, vient couper une française. Et sur plusieurs points. Déjà, un enfant qui entend un prof tenir un discours différent de celui de ses parents risque de se sentir agressé. Et puis pour nommer les enseignants de religion, le jury est composé à moitié par l’Etat et à moitié par des membres du culte religieux. Le fait qu’il y ait l’Etat dans le jury, n’est-ce pas une forme de surveillance de la religion ? Donc ça s’apparente à la laïcité ! » Argument erroné s’il en est, puisque la laïcité française prône une séparation de l’Eglise et de l’Etat. Mais elle poursuit : « le fait que l’Etat allemand participe à la vie religieuse du pays constitue une forme de discrimination dans un pays qui se veut égalitaire : pourquoi n’a-t-on jamais vu de femme prêtre ? L’Etat allemand participe donc à cette discrimination ! »

Le débat semble repartir de plus belle. Toutefois, un membre de l’institut vient annoncer que le buffet est ouvert et que les antagonistes doivent libérer la salle. De toute façon, l’appel des estomacs commençait à tonner dans la salle. Les conversations se poursuivront donc autour des soupes servie au rez-de chaussez. Et ce sera un Allemand qui conclura. Lorsqu’on lui demande s’il ne craint pas des dérives communautaristes dans son pays, il répond « non, je n’en ai pas peur. Selon moi, il faut laisser de la liberté aux gens pour éviter les confrontations. Je pense d’ailleurs que le fait que les valeurs laïques françaises viennent à l’encontre de certaines religions créé des tensions. Dans ce cas, le communautarisme et le radicalisme peuvent venir perturber le pays ».

Tom Lanneau