Politique de la Ville : le Canada comme exemple

GARDE à VUE mardi 10 décembre 2013

Par Tom Lanneau @TomLanneau93

En mars 2014 sera votée au Parlement une réforme tendant à modifier la politique de la ville. À cette occasion, Brigitte Raynaud, secrétaire général du Conseil National des Villes (CNV) depuis 2010, fait le point sur la situation et les réformes engagées dans nos banlieues. Interview.

Magistrate de formation, Brigitte Raynaud s’est ensuite dirigée vers la haute administration, notamment entre 2006 et 2010 où elle était en charge du département de la prévention de la délinquance et de la citoyenneté. Le CNV est un organe consultatif dépendant du ministère délégué à la Ville dirigé par François Lamy depuis mai 2012. Son rôle est d’émettre des avis, des recommandations pour le gouvernement sur tous les sujets qui touchent le quotidien des citoyens des quartiers (sécurité, rénovation urbaine, santé, éducation, logement, transports…)

Êtes vous satisfaite de l’application du plan ANRU dans les banlieues ?

De ce que nous disent les élus et les habitants lors de nos déplacements, globalement, la rénovation urbaine a été perçue comme une réussite. Cette logique de restructuration de l’habitat et des quartiers est visible à l’œil nu. C’est d’ailleurs une bonne chose que le programme de rénovation urbaine soit poursuivit et relancé ! Il était essentiel de participer à ces travaux de rénovation urbaine puisque ça a permis de repenser les quartiers. Mais il faut aussi reconcevoir les relations entre les gens et je pense que ce programme a permis d’enclencher un processus qui se poursuivra au-delà du bâti.

Existe-t-il des différences entre le gouvernement Fillon et le gouvernement Ayrault sur les politiques concernant la ville ?

Avant d’arriver au Conseil National des Villes en 2010, j’avais déjà travaillé sur le plan « Dynamique Espoir Banlieue » de Fadela Amara lancé en 2007. Programme très pragmatique qu’on retrouve d’ailleurs aujourd’hui. Avec ces deux gouvernements, il y a toujours la même idée initiale : une politique spécifique pour les quartiers impulsés par les ministères. Mais on peut adopter un prisme bien différent. Par exemple, à Vancouver et à Montréal, on part du terrain pour établir des propositions pragmatiques. Là-bas, on retrouve les citoyens dans toutes les instances de gouvernance. Ces gens sont ensuite porteurs de l’information. La différence avec le nouveau gouvernement, c’est toute la réforme de la politique de la ville, dont le projet de loi est en train d’être voté. Ce projet a lancé la géographie prioritaire (ce qu’avait tenté d’instaurer le gouvernement précédant sans y parvenir, une majorité des collectivités locales étant alors de gauche). C’est-à-dire recentrer les fonds sur un nombre plus limité de quartiers. Le critère unique pour désigner ces zones prioritaires est la pauvreté. On va faire en sorte de mieux associer les acteurs étatiques, locaux et les sociétés civiles avec un contrat. On demandera aussi à chacun des ministères de constituer des programmes renforcés pour ces quartiers.

Le projet de loi  sur les réformes de la politique de la ville s’inspire du rapport « Bacqué Mechmache » sur les banlieues, notamment sur l’importance de la participation des habitants. Pouvez-vous nous en parler ? 

La participation des habitants dans la politique de la ville est un sujet crucial. Cependant, lors de la remise de ce rapport, on a senti une résistance de la part des élus à faire entrer les citoyens directement dans la sphère politique. Ils mettent en avant leur mandat dans un système représentatif. Simplement, aujourd’hui, les choses ont changé. Les gens veulent être des acteurs de la vie politique. Ils s’emparent par exemple des nouveaux moyens de communication comme Internet. Il faut donc consulter et informer les habitants sur les réformes qui sont entreprises, sinon on risque de passer à côté de beaucoup de choses. Chacun a son mot à dire puisque ce sont les premiers concernés par ces politiques. Il faut que les habitants aient les mesures de s’exprimer sur ces politiques pour analyser ce qui ne va pas et proposer des alternatives. C’est un autre regard porté sur les gens et leur quartier. Ce que je trouve dommage aujourd’hui, par rapport à la réforme de la ville, c’est de constater qu’on ne voit nos banlieues que sous l’angle de la pauvreté. Il faut plus les analyser en termes de développement, de dynamisme et de richesse humaine (32% des habitants des Zones Urbaines Sensibles ont moins de 20 ans).

Pourquoi prendre le Canada comme exemple ? Quelle est leur principale mesure que nous devrions reprendre ?

Je ne sais pas s’ils ont de l’avance par rapport à nous, mais c’est une approche différente dont on peut s’inspirer en matière de sécurité, d’intégration, d’addiction… Ils ont une approche très pragmatique des problèmes comme des solutions. Par exemple, les violences à l’égard des pompiers ou des chauffeurs de bus ne seraient pas concevables là-bas !C’est pour ces raisons que, récemment, nous avons organisé un voyage au Canada avec les maires de Clichy-sous-bois, Aubervilliers et Saint-Denis pour voir ce dont on pourrait s’inspirer pour la France, car on partage les mêmes problèmes. On a juste une approche différente. La gouvernance partagée est une notion dont nous devrions nous inspirer en France. Je le répète : je pense que si on ne change pas de façon de gouverner au niveau local, il n’y aura pas d’évolution manifeste. Par exemple, la réforme qui va être votée est une réforme de gouvernance. Elle restera très abstraite et ne parlera pas du tout aux gens. Il faut reconsidérer le rôle politique des habitants qui sont toujours porteurs de solutions.

Comment redorer l’image de nos quartiers à l’étranger ?

Il est vrai que 2005 a beaucoup marqué les autres pays. Quand je recevais des délégations étrangères, chacun voulait absolument voir les quartiers où il y avait eu les émeutes, comme s’ils pensaient que les voitures y brûlaient tous les jours ! La revalorisation de l’image de nos quartiers passe par les médias et les élus qui doivent communiquer positivement sur la banlieue (jeunesse, dynamisme, cosmopolitisme, créativité) au lieu de se focaliser uniquement sur ce qui ne va pas. D’ailleurs, la Plaine Saint-Denis, une des zones les plus attractives d’Europe, reste entachée par l’image des violences physiques. Difficile pour un quartier qui fait peur d’attirer les acteurs économiques.

Parlons des rythmes scolaires : la nouvelle réforme, ne risque-t-elle pas de creuser encore plus le fossé qui sépare les villes aisées et les autres ?

Oui, certainement puisque la réforme suppose que les communes dégagent des financements pour assurer les activités. Mais je ne pense pas que ce soit le problème essentiel aujourd’hui dans le monde de l’éducation. La question essentielle porte plus sur le contenu et les méthodes d’enseignement pour aller directement à l’essentiel (lecture, écriture et calcul) et non sur les temps de présences en classe. Il faut d’ailleurs permettre aux enseignants d’adapter leurs programmes et leurs méthodes d’enseignement aux enfants.

N’avez vous pas peur que les villes les moins riches soient forcées de faire appel à des entreprises pour financer leurs projets pédagogiques ?

Moi je trouve, quitte à choquer un peu, que ce serait une bonne idée que les entreprises puissent investir dans les écoles. Ce serait une façon de changer les mentalités, et de rapprocher l’éducation et le monde du travail. C’est appliqué dans d’autres pays comme au Canada et ça se passe très bien !

Propos recueillis par Tom Lanneau

Les réactions des internautes

  1. jeudi 12 décembre 2013 15:23 Sembre

    Prendre exemple sur le Canada a l'air d'être la dernière originalité qui semble contaminer la politique de la ville. Ne voit on pas le rapport Bacqué-Mechmache sur la participation ou la promenade d'élus et de cadres administratifs de l'autre coté de l'Atlantique. L'ennui est qu'il s'agit davantage d'un survol que d'une analyse comparative car la gestion territoriale de la pauvreté et de la diversité d'origine, ne peut pas être indépendante de la structuration des pouvoirs et de la société, toutes choses sur laquelle passent pudiquement nos zélateurs de la canadicité. D'ailleurs s'agit-il du Canada ou seulement du Québec et si c'est le Québec, est-ce que par hasard, cela ne concernerait pas l'unique agglomération de Montreal. Quoi qu'il en soit, le Canada est dans une phase de création d'activités, d'emplois, de développement économique, que nous ne connaissons pas ici, et d'appel aux migrants, sur fond pour le Québec et Montreal de rivalités franco-anglophones. Ceux qui sont rejetés ou stigmatisés en France, ceux qui ont la peau un peu trop colorée au goût de certains, ceux qui vivent au Maghreb et en Afrique francophone, dans les DOM Français situés à proximité de l'Amérique (Guyane, Martinique) et aussi à Haiti, sont les bienvenus au Québec et dans le métro montrealais on voit de belles affiches "Montreal est fière d'accueillir ses immigrés" (sous entendu à condition qu'ils parlent français et nous permette de se renforcer face aux anglos. Ceci dit, il ne faudra pas occulter quelques tensions et crispations autour de la charte des valeurs québecoises. La deuxième différence est que s'est opéré un retrait ancien d'un gouvernement canadien ultralibéral, il n'y a plus de financement de logement social par l'Etat canadien depuis 1994 et la Province du Québec maintien des politiques sociales mais a fortement réduit la voilure. Enfin, s'il y a concentration territoriale de la pauvreté et des migrants non européens (entendre non blancs) elle est relative et surtout, les logement sociaux en droit ou en fait, sont de forme relativement banale (un cube de 3 ou 4 étages en brique) et n'ont rien à voir avec ce que l'on appelle ici "grand ensemble". Du point de vue politique, on nous vante la participation citoyenne, mais là aussi il faut y regarder de près. D'abord les élus locaux sont en très faible nombre : moins de 25 à l'échelle du grand Montreal (et à Toronto ou Vancouver c'est de l'ordre de la dizaine), donc ceux qui en France siègent dans les conseils municipaux, présidents d'association, enseignants, médecin du quartier, etc restent à la porte à Montreal. L'abstention est extrêmement forte : les élections municipales du mois dernier à Montreal ont attiré 35% ou 40% de votants. Même en période de faiblesse en France on est au-dessus de 65%. Enfin, les élus sont des avocats et des gens d'affaire en langage local (entendre les patrons). C'est donc en réaction à cela que les habitants tentent de participer, mais lorsque l'on descend dans les tables de concertation de quartier, ou les groupes d'habitants, on a à peu près l'équivalent en nombre, en manière de parler, en position institutionnelle, que ce que l'on a ici : les services publics de terrain, quelques personnes habitants, souvent assez âgés et des animateurs que l'on peut appeler organisateurs communautaires mais qui font le travail du même type qu'un centre social ou un chef de projet politique de la ville par chez nous. La seule originalité, elle est dans le mouvement coopératif qui joue sur la production des services publics (une crèche là bas Centre Petite Enfance vient de l'initiative des habitants et emploiera des gens du quartier (comme nos relais d'assistantes maternelle ou peu s'en faut) et réservera des places aux enfants pauvres, on se groupe en coopérative pour louer/acheter son logement (mais là aussi, il faut un certain niveau de revenus et beaucoup font ça parce qu'il n'y a pas de HLM ou de logements à des prix acceptables). Donc on se méfie de cet enthousiasme de hauts fonctionnaires, d'élus qui y voient une perspective d'économie et de travailleurs sociaux ou de la politique de la ville qui se rêve en guide-chef de village.
  2. mardi 10 décembre 2013 12:32 BC

    un détail peut être anodin mais qui me choque .......quand je vois toutes ces paraboles aux balcons ,je me dis qu'il y a déjà quelque chose qui ne va pas .....,on comprend tout de suite que les habitants ne sont pas originaires d'Indre et Loir ou de Charente ..... on n'a pas besoin de connaitre les habitants ,on sait déjà à qui on a affaire ........ mon propos n'est pas d'interdire ces paraboles mais de faire en sorte que cela ne se voit pas de l'extérieur et qu'on cable cet immeuble .... il ne faut pas donner à ces personnes le sentiment qu'il faut qu'ils se débrouillent pour capter la télé mais que la sociéte de location s'occupe de leur demande .... il faut les intégrer dans le processus .... c'est un premier pas
    • mardi 10 décembre 2013 23:25 ledaron

      Cachez ces étrangers qu'on se saurait voir.Haro sur sur l'altérité du Sud et cap sur France3 Drome-Ardèche,il en va de l'égalité.....
      • mercredi 11 décembre 2013 20:30 BC

        vous n'avez rien compris à ce que j'ai écrit .... j'ai écrit que les sociétés de location devraient prendre en compte le désir de certains de regarder des chaines autres qu'européennes de façon à ce que les bâtiments qui les abritent ne paraissent pas différents .... un immeuble bardé de paraboles va donner une image de ces habitants ,même sans les voir ,on va savoir qui habitent dans ces immeubles .....libre à vous de penser le contraire .... et puis en plus c'est moche et tout le monde doit pouvoir vivre dans un environnement agréable .
        • lundi 23 décembre 2013 14:05 Talleyrand

          Tout à fait d'accord avec vous, dans certains organismes sociaux il est interdit d'avoir des paraboles au balcon, mais le câble coute plus cher et il est plus difficile à pirater...
        • vendredi 20 décembre 2013 01:42 ledaron

          Reprocher un manque d'esthétisme dans les "quartiers populaires" alors que éoliennes défigurent le paysage est un peu fort de café !!! L'image des habitants est déja entachée par la physionomie de leur habitat ( tours ,barres ) ,une mise à l'écart géographique et l'utilisation par les politiques de ces spécificités pour se faire élirent ou réélirent.
          • samedi 21 décembre 2013 17:25 ANONYME

            il est vrai que l'image des habitants est entachée par la physionomie des tours et des barres , mais aussi par l'état dans lequel ils mettent les halls , les boites aux lettres et toutes les parties communes ainsi que celui dans lequel ils maintiennent trop souvent leurs balcon , je suis désolé mais ils en rajoutent une louche et après ils ne comprennent pas pourquoi les 'bobos' ne veulent pas d'eux en centre ville .Les parents devraient expliquer ça aux enfants , mais je crains qu'ils ne l'ai pas compris eux meme alors pour la "transmission des moyens de compréhension" ils repasserons
  3. mardi 10 décembre 2013 06:52 commandant minos

    le problème n'est pas le bâti mais certains habitants
    • mardi 10 décembre 2013 23:26 ledaron

      Ghettoiser la misère n'a jamais été un bon plan !!!
  4. mardi 10 décembre 2013 01:21 Amélie

    "D’ailleurs, la Plaine Saint-Denis, une des zones les plus attractives d’Europe, reste entachée par l’image des violences physiques." Tellement attractive que les employés, et surtout les employées, font la gueule. On les comprend : http://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/onze-agressions-en-vingt-mois-chez-orange-15-11-2011-1720651.php / http://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/le-plan-pour-la-securite-des-salaries-de-la-plaine-15-11-2011-1720658.php
    • mardi 10 décembre 2013 23:27 ledaron

      Faits divers et chiens écrasés." La France à peur" comme le disait si bien un présentateur télé il y quelques décennies.
      • lundi 23 décembre 2013 14:08 Talleyrand

        Ledaron parle de problème qu'il ne connait pas, il devrait aller "causer" avec le comité d'entreprise de sociétés coté en bourse travaillant dans la téléphonie, et il serait surpris d'apprendre que c'est ces comités qui ont demandé à avoir des agents de sécurité pour accompagner ces cadres au métro ...