Marseille/Alger, « deux miroirs décalés »

AMBIANCE, CULTURE jeudi 27 février 2014

Par Badroudine Said Abdallah ET Mehdi Meklat

Pendant quatre jours le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, le MuCEM, a consacré un “temps fort” à Alger. La ville en face, de l’autre côté. Récit.

Alger n’est pas loin, juste en face, sur l’autre rive. Les légendes disent que les algériens et les marseillais se regardent, s’observent de loin, chaque fait et geste, toute la journée. On dit aussi, parfois, que Marseille et Alger sont « des jumelles », plantées des deux côtés des eaux. Thierry Fabre, directeur de la programmation culturelle du MuCEM, à Marseille, dit plutôt que se sont « deux miroirs décalés » qui reflètent ses ressemblances et ses différences.

Le MuCEM, côté marseillais, a ouvert, en juin 2013, pour lier les histoires méditerranéennes. Il a décidé, depuis mercredi, d’ouvrir son auditorium et un bout de son espace inférieur à l’Algérie. Thierry Fabre explique que l’idée vient « un peu » de lui. « Je connais bien Alger et, bien avant que le MuCEM n’ouvre, j’avais l’idée d’organiser quelque chose autour de cette ville ». Jusqu’au dimanche 23, le public est invité à participer à des “leçons d’histoire partagées”, des rencontres littéraires avec des auteurs algériens et des universitaires, des concerts et des projections.

Mercredi 19, le MuCEM s’est teint de bleu quand la nuit voulait qu’il se perde dans le noir. Sa dentelle de béton continuait de resplendir, au bord de l’eau. Dans l’auditorium du bas, Bruno Boudjelal, photographe, suivi par Hakim Hamadouche et Rodolphe Burger, musiciens, ont présenté une sublime performance, mêlant musique, ambiance sonore et photographies. Les images de Bruno Boudjelal sont, à la fois, floues, prises sur le vif d’un instant, arrachées au temps et vivantes d’un feu, d’un empressement, d’un désir. On y voit, sur le bord d’une plage, une mariée ou, dans la ville, des visages, des corps, des mendiants, des mannequins, des enfants.

« Mon père est algérien, ma mère française, longtemps j’étais indéfini », raconte le photographe. Il continue : « J’ai été là-bas, la première fois en 1993, à la quête de mon identité. Alors, j’ai voulu interroger la place que j’avais ». Il veut retrouver les traces de sa famille, les pas de son père parti dans les années 50, ceux qui sont restés là-bas et qu’il n’avait jamais connu. La performance, réalisée pour « Alger/Marseille : allers et retours », est saisissante. Ses images projetées, mêlées à la guitare de Rodolphe Burger ainsi qu’au oud de Hakim Hamadouche, aux bruits d’Alger, aux youyous et aux klaxons, prennent une dimension mi-mélancolique, mi-joyeuse.

Au fil des jours il y a eu, jeudi 20, la projection du film « Bab El-Oued City » de Merzak Allouache. Un film important, primé, où on enlève le voile de la ville d’Alger et qu’on la filme telle qu’elle est, dans les années 90, alors qu’elle est plus noire que blanche et que la terreur des extrêmes paralysent les rues. Mais Bab El Oued city raconte aussi comment les résistances du quotidien se donnaient corps lorsque les rêves et les rires continuaient, en cachette ou à voix haute. Pour Thierry Fabre, cet événement au Mucem n’est « pas vraiment un festival, mais un temps fort ».

L’Algérie n’est pas loin. Les bateaux, depuis Marseille, s’y échappent presque tous les jours. Aux barreaux, des deux côtés, on regarde les bateaux qui vont et viennent. Les heureux sur le départ qui s’éloignent, d’un bord à l’autre. Pour Bruno Boudjelal, « Marseille, c’est l’identité retrouvée. Ici, c’est moins âpre, moins dur qu’à Alger. Il y’a une impression de chez soi ». Il est né à Montreuil. « Marseille, c’est la ville qui est entre ma banlieue natale et l’Algérie qui fait parti de mon histoire familiale », tranche-t-il, finalement. « Il faut prendre conscience de se qui nous lie : déplacer les lignes entre la France et l’Algérie », estime Thierry Fabre.

Vendredi 21, l’auditorium n’est pas resté calme très longtemps. Il a suffit de trois chansons de Cheikh Sidi Bémol pour faire lever le public. Des femmes et des hommes se sont mis à danser sur une musique aux allures rock, aux paroles engagées, en arabe ou en français (« Je suis un excellent géographe, je connais très bien les cartes de séjour »). On a finit, en fermant les yeux, par effacer les frontières et entendre un peu d’Alger, à Marseille, ce soir-là.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah