« Les sociologues décrivent le monde. Nous, les profs, on en invente un autre »

C'EST CHAUD, GARDE à VUE vendredi 9 mai 2014

Par Balla Fofana @balla_mf

Jérémie Fontanieu enseigne à Drancy (93) les sciences économiques et sociales et a fait le pari de faire réussir tous ses élèves au bac. Sa pédagogie : instaurer un cercle vertueux prof, parent et élève. Portrait.

Dans une brasserie de Beaubourg, nous rencontrons Jérémie Fontanieu, professeur de sciences économiques et sociales au lycée Eugène Delacroix de Drancy. Il a fait parler de lui dans les Cahiers Pédagogiques pour sa méthode d’enseignement : un mélange d’ancienne et de nouvelle école pour faire de l’institution républicaine « un ascenseur social dans les quartiers ». Il est en retard, il s’en excuse maladroitement. Un peu tendu, il se gratte le menton, avant de se lancer. Il parle avec passion. Son verbe, sa voix et sa verve pulvérisent la glace. Les connexions se font. On arrive même à faire abstraction du timbre électrique de Britney Spears qui essaie de nous court-circuiter.

Du haut de ses 25 ans et de ses 3 ans d’expérience dans l’enseignement, « Monsieur Fontanieu » nous livre un constat lucide mais pas abattu sur la jeunesse. « Les gamins ont une approche consumériste. Ils se disent : ‘’ L’école est là pour me servir, c’est un passe temps. J’espère que les profs ne vont pas être relous ’’ ». Il se remémore : « Je me disais la même chose. Avec mes potes on écrivait sur les tables et on faisait des conneries à longueur de journée…» un sourire espiègle teinté de nostalgie atténue la gravité de son propos.

photo 3Il poursuit : « C’est le lot de tous les ados, ce n’est pas spécifique au 93. Sauf que ce qu’il y a d’horrible, voire injuste, c’est que moi mes parents étaient bourgeois. Je voyageais. J’avais des livres à la maison. J’avais fait des rencontres qui faisaient que le jour du bac j’accélérais sur la fin et j’étais diplômé. Reproduction sociale ! Mes parents sont bourgeois, je deviens bourgeois. Je réussis Science-po. Sauf que dans le 93, les gamins n’ont rien pour se rattraper. C’est comme le film de 50 Cent Réussir ou mourir. Soit ils réussissent scolairement, soit ce sera vraiment difficile par la suite ».

« Les cours sont un train qui passe par là »

Le professeur de SES voit grand et parie sur un taux de réussite de cent pour cent au bac parmi ses élèves de terminale. Pour cela il mise sur un pacte de responsabilisation: « La première phrase que je fais noter aux élèves c’est l’école ne vous doit rien. Monsieur Fontanieu ne vous doit rien. Les cours sont un train qui passe par là. Soit vous montez dedans soit vous ne le prenez pas et vous vous débrouillez ensuite ». Pour l’agrégé de sociologie, la responsabilisation de ses élèves passe par le travail, un pilier fondamental. Ainsi met-il en place des questionnaires à choix multiples avec un système de notation exigeant. Au départ il a essuyé une fronde des élèves. Non seulement il maintient les questionnaires à choix multiples, mais il menace bientôt d’appeler les parents pour les prévenir des résultats quand ils sont mauvais. Comme au jeu de la roulette russe, c’est le plus déterminé qui l’emporte. Le prof est entré en contact avec « les darons » pour obliger les lycéens à se mettre à réviser. Ces derniers sont sous pression à l’école et à la maison grâce à une collaboration parents-enseignants.

Le pédagogue qu’il est tient tout de même à ne pas être qu’un oiseau de mauvais augure : « Ils finissent par se mettre au boulot, les résultats s’améliorent. Au départ l’appel était vécu comme une sanction et puis quand je voyais qu’un élève progressait, j’appelais également pour le signaler. J’envoie aux parents deux sms par semaine. Ils sont au taquet et il y a une confiance qui s’installe ». Sa méthode n’est pas révolutionnaire sinon qu’il se sert du cercle proche des élèves pour instaurer  « un triangle vertueux » école, élèves, parents. Avec les collègues, il y a d’abord eu des interrogations parce que se transmettre régulièrement les informations ne va pas forcément de soi. Mais petit à petit, les enseignants de mathématiques, de philosophie, d’histoire-géographie le rejoignent : les nouvelles circulent de plus en plus (absentéisme, manque de travail, progression) et même des projets de cours collectifs émergent en français et en philosophie. Les lycéens voient bien que les professeurs s’allient contre l’échec scolaire, et cette détermination alimente la leur .

« Quand il y a des transgressions, je suis hyper strict, je réagis comme un réac »

Malgré les critiques (paternalisme, démagogie et promotion de la réussite personnelle, le jeune enseignant mesure l’impact de son action sur ses étudiants qui en redemandent. Il a réussi à créer dans ses classes un esprit de groupe qui favorise l’émulation et la solidarité entre camarades. « Avec les terminales il fallait que je travaille sur le team building, le team spirit. C’est pour ça qu’au début de l’année on a fait fait un weekend d’intégration. Samedi : ministère de la justice et le Louvre. Dimanche : fête de l’Humanité. L’idée c’est que si les gamins sont contents de se retrouver en classe ça va les motiver contre l’absentéisme et faire en sorte que l’ambiance de classe soit bonne. Ils sont intéressés, ils prennent des notes, ils posent des questions. Et moi je fixe le cap avec des règles strictes pour que le groupe puisse bien vivre ».

photo 4En bon capitaine, il fixe la barre haute afin de leur inculquer l’excellence et l’ambition. Quitte à jouer le père fouettard quand il le faut : « Quand il y a des transgressions, je suis hyper strict, je réagis comme un réac. Je suis nazi sur l’horaire et je n’hésite pas à donner des heures de colle. J’envoie un sms aux parents. Ils savent qu’en classe ils sont chez moi. Les élèves doivent se tenir au niveau du langage, du comportement et de l’attitude. Je dis à mes élèves pour moi t’es un banlieusard. T’es la France de demain et tu dois représenter. Tu dois être exemplaire pour faire taire ceux qui te voient comme un sous français. Donc aie honte de ton comportement quand tu n’es pas à la hauteur de ce que tu devrais être. Et je me rends compte qu’en étant exigeant, eux-mêmes le deviennent ». L’étymologie du terme « élève » retrouve alors ses lettres de noblesse. L’étudiant est en effet amené à « s’élever » vers le chemin de la connaissance et de l’excellence.

Le thésard en philosophie morale s’interroge sur ce que c’est qu’être « une bonne personne » ou « un bon prof ». Pragmatique, il conclue : «  Je ne suis pas un bon prof.  Je suis un enseignant qui met des choses en place et qui essaie d’obtenir des résultats. Les sociologues comme Bourdieu décrivent le monde. Nous on invente un autre. Ce n’est pas parce que le monde existe qu’on ne peut pas en inventer un autre. J’ai la conviction qu’ils peuvent tous y arriver. J’ai la conviction qu’on peut être un banlieusard lettré. Je me dis que c’est possible de garder cette énergie, cette puissance et d’avoir son bac. C’est possible de devenir cadre en oubliant pas d’où l’on vient et en restant ‘street’ ! Un autre monde est possible ».

Pour Jérémie Fontanieu,  socio et philo sont des armes précieuses pour comprendre le monde et l’énergie de la banlieue est une des clés qui permet de le chambouler. Ce « big-bang académique » tant souhaité il n’en est « qu’un acteur parmi tant d’autres ». Il est sûr d’une chose c’est qu’« il se passe quelque chose à Eugène DelacroixLa dynamique est et sera collective, si on travaille entre collègues et avec les parents, les élèves acquièrent une puissance stupéfiante ».

A suivre…

Balla Fofana

Les réactions des internautes

  1. mercredi 21 mai 2014 11:52 Dalétoile

    Cher collègue:-) Merci et bravo pour ton investissement ( oui,oui je prends des largesses en te tutoyant!) et de ces quelques outils qui peuvent faire la différence: le lien profs-parents,entre autres... Certains détracteurs n'imaginent pas l'énergie déployée dans ce métier épuisant mais ô combien merveilleux lorsque l'élève a ce fameux "déclic". Je ne m'étendrai pas plus. Tu fais un travail remarquable, cher semeur de graines, et je suis convaincue que nos élèves se verront autrement que des mauvaises herbes. Aidons-les à préparer le terrain de leur avenir et à fleurir leur être. MERCI.
  2. lundi 12 mai 2014 19:31 Etudiant

    Merci pour cet article intéressant et cet apport à l'interminable débat sur la "bonne" méthode pédagogique - en imaginant qu'une telle méthode miracle existe (et merci pour les liens ^^). Rien de nouveau en effet sous le soleil (si ce n'est le coup des SMS, si on me fait le coup, moi je crie au flicage). La question principale en est : est-ce que la sévérité d'un enseignant, qui se retrouve dans l'attente d'un travail continu et par des "bonnes notes" qu'il faut aller cueillir , permet aux élèves de se bonifier? La réponse n'est pas aussi évidente que ça mais je dirais qu'en effet dans l'ensemble plutôt oui, du moment que les moyens soient mis à disposition pour que cette méthode marche. Des mauvais résultats peuvent décourager l'élève et celui-ci risque alors de naturaliser ses résultats et sa propre incapacité au travail et à la réussite avant de tomber peut-être dans le cercle vicieux du non-travail. Néanmoins, si cette pression par le haut n'est pas seulement une attente immobile de résultats mais une véritable assertion à la réussite scolaire dans un encadrement serré du travail, alors oui elle peut élever les élèves et mieux encore, leur donner la volonté de s'élever eux-mêmes. Pour ça, il faut déjà réussir le plus dur : donner aux élèves une véritable confiance en eux pour que d'eux-mêmes, ils n'aillent pas à s'auto-limiter dans leur perspective d'avenir. Bonne chance pour le bac qui arrive - l'objectif de 100% de réussite à tenir! Mais surtout bonnes chances à vos élèves pour qu'ils se donnent les moyens de viser l'orientation qu'ils souhaitent ^^.
    • lundi 12 mai 2014 22:00 BC

      100 % de réussite à un examen est ridicule ,cela veut dire que ce n'est plus un examen mais une attestation de fin d'études ..... alors comme contribuable je demande qu'on en finisse avec cette dépense d'argent inutile qu'est l'examen du Baccalauréat .... voilà une économie facile à réaliser ,certains estiment à 1.5 milliard d'euros le coût de cette attestation de fin d'études
      • lundi 12 mai 2014 22:03 BC

        http://lci.tf1.fr/france/societe/le-vrai-cout-du-bac-s-eleve-a-1-5-milliard-d-euros-8009394.html
        • lundi 12 mai 2014 22:10 BC

          je partage particulièrement l'opinion émise dans le dernier paragraphe ,le bac ne sert plus qu'à "déceler "les élèves qui ne l'obtiendront pas (moins de 10%)et franchement c'est complètement surréaliste mais il est évident que les professeurs de lycée ne peuvent pas saborder ce qui est leur job " faire passer le Bac " ,je les comprends mais ce faisant ils ne se rendent même plus compte de l'inanité de l'entreprise
  3. samedi 10 mai 2014 15:16 Amélie

    Bonjour, voici l'article des Cahiers Pédagogiques auquel l'auteur fait référence : http://www.cahiers-pedagogiques.com/Quand-Kery-James-rencontre-Pierre-Bourdieu-8933
    • lundi 12 mai 2014 08:49 Jérémie

      Je me permets également d'ajouter un lien vers un reportage RFI qui nous a été consacré (https://soundcloud.com/m-fontanieu/la-teamtes2-sur-rfi-ft-marcel), ainsi qu'un long et bienveillant article sur le webzine Madmoizelle.com (http://madmoizelle.com/egalite-chances-ecole-jeremie-fontanieu-249910). Les journalistes qui entendent parler de notre projet sont quasi-systématiquement enthousiastes, parce que ça marche :) Et les élèves sont les meilleurs ambassadeurs de notre "système en triangle" (le reportage sur RFI est super de ce point de vue : on entend les élèves, et c'est peu dire qu'ils apprécient ce que nous faisons ensemble cette année).
      • mercredi 14 mai 2014 21:31 Amélie

        Merci de nous lire et pour vos réponses. Bonne continuation.
  4. samedi 10 mai 2014 12:10 jps

    Bien sûr, c'est évident il vaut mieux naitre dans un milieu bourgeois et cultivé que dans le quart monde. Mais, même avec une cuillère en argent dans la bouche on ne réussi pas sans travail. On peut réussir aussi, en sortant du quart monde, lisez le troublant livre "autobiographique" d'Edouard Louis" et vous verrez que de la plaine picarde à la rue d'Ulm le chemin n'a pas été tous les jours heureux mais qu'on peut y arriver. Je ne trouve pas réac les méthodes de ce jeune professeur, elles le sont très certainement pour les profs de la génération 68, mais c'étaient les méthodes de mon époque, nous n'étions que 20% à avoir le bac, mais celà signifiait quelque chose.
    • dimanche 11 mai 2014 12:18 Jérémie

      Oui, tout à fait d'accord avec vous sur le travail. Après, au sujet de l'étiquette "réac", il y a peut être débat... mais après tout, il ne s'agit que d'une étiquette !! Dans un reportage récent diffusé sur RFI, je disais d'ailleurs "je ne sais pas si je suis un réac" ; parce que finalement cela importe peu de qualifier en soi les choses je crois :) Le reportage : https://soundcloud.com/m-fontanieu/la-teamtes2-sur-rfi-ft-marcel
      • mercredi 14 mai 2014 21:35 Amélie

        Dans "réac" il y a "réaction"... On réagit tous à ce qui nous entoure à notre manière, l'enjeu étant de réagir de manière construite et argumentée. Vaste débat.
  5. vendredi 9 mai 2014 21:29 Martha

    En fait, ce prof a repris les méthodes d'antan. Il est vrai que dire actuellement que "l'école ne vous doit rien, que le prof non plus" est presque révolutionnaire. Sans travail , on arrive à rien. Pour connaitre ce milieu par personnes interposées, il est évident que beaucoup d'élèves sont paresseux, incapables de concentration et incapables d'anticipation. Sans parler des parents qui soutiennent leurs "enfants" systématiquement. Le classement PISA d la France est éloquent. Par pur laxisme, la France fabrique les générations récentes nettement en dessous des savoirs de celles jusqu'à 70. Bien sur, il y a de très bons lycées, bourgeois ou pas, de très bons élèves. D'autre part, la classe sociale n'explique pas tout. Le principal est l'implication des parents.
    • dimanche 11 mai 2014 12:14 Jérémie

      Bonjour Martha, merci de votre retour et de votre bienveillance. Il y a en effet le mythe des parents soutenant systématiquement leurs enfants, mais cela n'existe quasiment pas à mon échelle : quand on met en place un dialogue régulier et une confiance avec les parents, ils soutiennent tous. Pour beaucoup d'entre eux, l'école est d'ailleurs un "monde inconnu" car ils n'ont eux-même pas fait d'études ; que l'école les appelle pour leur proposer d'être partenaires dans la réussite scolaire des gamins suscite très souvent des réactions enthousiastes !! Les parents sont vraiment merveilleux. Vous écrivez "beaucoup d'élèves sont paresseux, incapables de concentration". Ce que je vois, moi, c'est plutôt cela : les élèves sont quasiment tous paresseux et ne travaillent pas a priori. Ils sont par contre tous parfaitement capables !! Vous voyez ce que je veux dire ? La nuance me semble très importante. Ils ont tous, au fond d'eux, la force et les capacités d'être là à l'heure, attentifs, travailleurs, et d'obtenir des résultats dignes de ce nom. La question essentielle c'est : que faut-il mettre en place pour qu'ils soient à la hauteur de ces capacités ?
  6. vendredi 9 mai 2014 16:04 commandant minos

    quand l'ascenseur ne fonctionne pas, il faut prendre l'escalier !
  7. vendredi 9 mai 2014 14:50 Linaphael

    M.Fontanieu vous essayez de nous faire croire que c'est parce que vous êtes le fils à son papa que vous êtes agrégé de sociologie ... C'est pas joli joli de faire semblant de ne pas avoir beaucoup travaillé pour avoir ses diplomes ...;o) Vos élèves ont le classement Pisa de notre pays sur leurs épaules, s'en rendent-ils compte ? (Cf Pisa 2012)
    • dimanche 11 mai 2014 12:09 Jérémie

      Bien sûr qu'il ne suffit pas d'être fils de bourgeois pour intégrer Sciences Po ou avoir l'agrégation. J'ai charbonné tout de même ! "Le travail a du mérite" s'applique pour tous je crois... c'est juste que cela fut bien plus facile pour moi que pour eux ; parce qu'ils partent de plus loin, finalement. Je veux dire que cela n'a pas été si difficile pour moi, et je n'ai pas beaucoup de mérite ; je n'ai rien fait d'extraordinaire quoi :)
  8. vendredi 9 mai 2014 12:53 BC

    je félicite ce jeune enseignant qui a manifestement la vocation et qui prend du plaisir à enseigner mais pourtant j'ai un doute que je vais essayer d'expliquer :le diplôme est un moyen de sélectionner comme les concours :les meilleurs sont reçus et c'est bien comme cela : ceux qui ne seront pas reçus doivent faire autre chose et c'est uniquement le mérite qui sélectionne .... à ce stade tout le monde a sa chance ,le fils de bourgeois comme le fils d'ouvrier ,l'école est là pour gommer les différences de statut social des parents sauf que si on reçoit tout le monde ,le fils de bourgeois dont les parents ont des réseaux a plus de chance de s'en sortir à diplôme égal et on verra des fils de bourgeois à capacité scolaire déficiente avoir le même diplôme que des fils de "prolétaire" et prendre la place de ceux ci
    • vendredi 9 mai 2014 12:59 BC

      en voulant faire réussir tout le monde (ce qui est légitime ) on va encore privilégier les enfants de bourgeois qui n'auraient pas par leur seule capacité intellectuelle réussi ....... un examen dur et exigeant est le meilleur moyen de "motiver " des élèves consommateurs .et de faire le tri entre les élèves méritants et les autres .....avoir 100%de réussite est un non sens c'est comme si on disait aux sportifs du 100 mètres qu'ils auront tous la médaille d'or en franchissant la ligne d'arrivée ... croyez vous qu'ils s’entraîneraient ?
      • dimanche 11 mai 2014 11:56 Jérémie

        Bonjour BC, merci de votre remarque. Oui je vois ce que vous voulez dire. Mais votre raisonnement est quelque peu malthusien : vous craignez que tous réussissent, en quelque sorte parce qu'il n'y aura pas assez de places dans le supérieur pour tous si j'ai bien compris. Mais détrompez-vous ! ^^ Notre enseignement supérieur est puissant, et sa capacité à former de futurs diplômés est considérable. La question essentielle qui se pose en fait, c'est : les gamins vont-ils abandonner en chemin, sur la route du diplôme du supérieur ? Il ne faut pas oublier que le taux de chômage à 30 ans des bac+2 et plus est aujourd'hui de 5% !! Il faut que nos lycéens généraux gagnent en force et en solidité pour aller jusqu'au DUT, BTS, à la licence ou au master.
  9. vendredi 9 mai 2014 10:36 linaphael

    Voilà un bon article sur un personnage intéressant... Souvent on dit que les banlieues sont délaissées parce qu'on envoie les jeunes profs là-bas. Je ne suis pas d'accord avec cette idée. Ce sont ces profs qui sont les mieux formés dans leur discipline puisqu'ils viennent de sortir de l'université avec un savoir de haut niveau. Et surtout une énergie intacte. On peut le voir avec ce portrait. Malheureusement ils ne sont pas formés au public auquel ils vont enseigner, qu'ils imaginent sans doute comme eux l'étaient, en parfaite conscience que l'école c'est la chance et la clé d'une vie réussie (surtout en France où le diplôme est roi) et leurs parents avant eux. L'école de la République a beaucoup marché à une époque où même les enfants de milieux sociaux défavorisés pouvaient s'en sortir. Maintenant la société de consommation est passée par là et ces enfants s'imaginent qu'on peut réussir sans travailler et consommer l'école comme le reste ... Bravo à ce jeune prof. Je lui souhaite de réussir. Mais je vois qu'il consacre à son travail beaucoup de son temps libre. Peut-on exiger autant de tous les enseignants sans rémunération à la mesure ?
    • dimanche 11 mai 2014 11:51 Jérémie

      J'oubliais la deuxième précision : je ne consacre pas tant de temps que cela à mon temps libre. Concrètement, je travaille exactement comme les autres profs : je prépare les cours chez moi, enseigne au lycée, corrige des copies. Le "supplément" vient en fait des SMS envoyés aux parents et aux collègues... c'est tout. Environ 2-3h par semaine, ce qui est dérisoire par rapport à l'impact : ça change la vie ^^
      • dimanche 11 mai 2014 19:27 linaphael

        Vous oubliez les deux week-ends d'intégration ... C'est pas forcément facile à gérer quand on a soit même des enfants ... D'où l'intérêt finalement de mettre les jeunes profs, plus disponibles, dans les quartiers. Il faut juste qu'ils soient mieux formés à leur public : tout le monde ne peut pas aimer le rap ! ;o) Mais vous avez raison : avec un petit investissement judicieusement placé on peut parfois déplacer des montagnes.
        • lundi 12 mai 2014 08:35 Jérémie

          Il y a eu juste un week-end d'intégration, qui est en fait "simplement" une double sortie ! Je vous assure qu'il n'y a pas de surcharge de travail ; d'autant plus lorsque les collègues coopèrent (ce qui est venu de façon croissante cette année!) et allègent du coup le travail de PP :) Pour le rap, il s'agit d'un détail. Les élèves ne savent rien de mon intérêt / ma culture pour la culture street avant le mois d'octobre ou novembre : tout est dans le cadre ferme, sévère mais en réalité ambitieux qui est posé pour eux durant les premières semaines avec les collègues et les parents.
        • dimanche 11 mai 2014 21:41 linaphael

          pardon : soi-même ...
    • dimanche 11 mai 2014 11:49 Jérémie

      Bonjour !! Merci de votre retour bienveillant et de votre soutien qui fait chaud au coeur. On va y arriver !! ^^ Quelques précisions D'abord comme le suggère BC, l'idée selon laquelle "l'école de la République a beaucoup marché dans le passé" n'est pas tout à fait juste dans la mesure où en effet le bac a longtemps été "réservé" à une élite. C'est seulement depuis la fin des années 80 que le taux de bacheliers dans une génération a décollé pour atteindre les deux tiers de 2010 ! Du coup la question qui se pose c'est plutôt : à partir du moment où l'on annonce que l'on va mener tant de gamins "issus de milieux défavorisés" vers le supérieur grâce au bac, qu'est-ce que l'école doit mettre en place ? Laisser les gamins libres et autonomes, y compris d'aller dans le mur, me semblait pertinent quand les élèves avaient/ont des outils par ailleurs pour s'en sortir (comme c'était mon cas à l'époque) ; mais pas pour ces kids là.
      • dimanche 11 mai 2014 19:57 linaphael

        Bonjour, et merci pour votre réponse, J'essaie depuis longtemps de comprendre pourquoi l'école ne marche pas dans les quartiers. Pourquoi 50% de ces jeunes sortent sans diplome. Cela veut dire qu'ils sont en échec depuis pratiquement le début de leur scolarité. Au lycée vous avez la crème de la crème c'est dire : vous dites vous même qu'ils ne travaillent pas. Alors qu'ils devraient travailler deux fois plus que ceux qui sont issus de milieux plus favorisés pour compenser le retard lié à leur milieu social et au contraire ils en font moins... Comment s'en sortir dans ces conditions ? Les gamins des milieux favorisés ne sont pas si "libres et autonomes" comme vous dites, ils sont souvent poussés à travailler par leurs parents depuis le début de leur scolarité. Les parents sont prêts à réagir au moindre décrochage : orthophoniste, soutien scolaire, pédopsy ... Il existe des structures gratuites pour ça (ex CMPP). Il faut juste les chercher. Sinon félicitations pour les compte-rendus de Wei que j'ai trouvé intéressants (et amusants) et bon courage dans la dernière ligne droite (le bac n'est pas loin !)
        • lundi 12 mai 2014 08:46 Jérémie

          Merci de votre message. Les élèves ne travaillent pas du tout, dans l'ensemble, pour deux raisons je crois : ce sont des adolescents, et ce sont des banlieusards. Ayant 16 ans, ils ont "la flemme" ; et j'étais moi-même semblable à leur âge. Je ne crois pas que leur manque d'enthousiasme à se mettre au travail soit véritablement inquiétant d'ailleurs : ils passent déjà la journée quasi-entière au lycée, il me semble logique qu'ils soient peu motivés à passer 2h de plus chez eux à réviser (c'est ce que je leur demande). Par ailleurs, ces adolescents sont des banlieusards. Avec toutes les limites que comporte l'analyse culturaliste, il me semble important de souligner l'ambiance, la mentalité, ou les normes latentes chez ces gamins là qui ont profondément intériorisé l'idée qu'ils étaient de sous Français : les diplômes ne servent à rien, l'Etat français nous baise (sic), la société française est contre nous (note : qui oserait relativiser l'ampleur des discriminations ou du racisme soft qui existent aujourd'hui dans notre pays ?), travailler pour y arriver c'est pénible, on s'en bat les couilles de tout, etc. Dans "L'impasse", Kery James donne la parole à un collégien qui veut arrêter l'école "C'est maintenant qu'il me faut des thunes / Dis moi à quoi ça sert d'faire des études / De toutes façons en France on est grillés / C'est pas d'un diplôme qu'il me faut mais des billets". Voilà qui explique en bonne partie je pense leur absence totale d'enthousiasme à l'idée de travailler pour préparer la scolarité supérieure.
          • mercredi 14 mai 2014 12:09 linaphael

            Je trouve votre démarche très bonne. Par contre je pense qu'elle est devrait être menée dès la seconde (idéalement il faudrait que ce soit dès le collège) afin que les élèves habitués plus tôt à ce travail à la maison puisse avoir une plus grande autonomie en terminale et aborder les études supérieures avec de bonnes méthodes. Dans le supérieur l'essentiel du travail étant le travail personnel, il vaut mieux que ces élèves y soient préparés bien à l'avance. De surcroît ce "suivi à la culotte" dès la seconde vous éviterait de mettre trop de rails en terminale et favoriserait une pensée plus libre de leur part.
          • mercredi 14 mai 2014 03:20 Jérémie

            Je ne sais pas qui est apparu en premier entre l'oeuf et la poule. Par contre ce qui est très simple et que nous voyons, nous enseignants, dans notre lycée, c'est que les élèves ne travaillent quasiment pas. Mais qu'en les obligeant à travailler, ils progressent vite. Et qu'ils réalisent la chose. Tout est dans cette étape là : comment les obliger à travailler :)
          • mercredi 14 mai 2014 01:13 linaphael

            Ce qui est un peu pénible c'est cette victimisation permanente ... On nous aime pas, on nous aide pas, on ne fait rien pour nous ... J'ai envie de dire "Aide toi, le ciel t'aidera ..." Ces jeunes sont mal aimés et c'est la raison pour laquelle ils ne font rien pour s'en sortir ou au contraire sont-ils mal aimés parce qu'ils ne font rien ... Bref qui de la poule ou de l'œuf est apparu en premier ? C'est un cercle vicieux ... J'ai l'impression qu' à milieu social égal, la culture d'origine des parents a un fort impact sur la réussite des enfants. Il me semble que les parents issus de l'immigration asiatique par exemple font travailler leurs enfants à l'école et les surveillent davantage. Un seul but : la réussite sociale, un seul moyen : le travail ! Pour rebondir sur la chanson "l'Impasse". Comment peut-on dire au collège "J'veux des thunes " ? Au collège nous non plus on n'avait pas de thunes. Il a fallu attendre un moment, de travailler pour en avoir .. Hélas la société de consommation est passée par là et les jeunes veulent tout tout de suite et les parents se sentent mal de ne pas pouvoir le donner. Alors que c'est souvent du superflu. C'est désespérant.
    • vendredi 9 mai 2014 13:08 BC

      linaphael .... les enfants de milieux sociaux défavorisés s'en sortaient parce que les diplômes n'étaient pas fournis gratuitement à la fin des études ....je crois qu'on a fait une erreur en dévalorisant le bac .... on pouvait très bien amener 80%d'une classe d'age au niveau de la terminale sans brader le diplôme et en créant des structures pouvant accueillir ceux qui n'auraient pas été reçus ...; je rappelle qu'en 1970 ,20 % des jeunes passaient le bac et sur ces 20% seulement 57 % étaient reçus et qu'on ne me dise pas que les 43 % recalés de cette époque étaient issus des classes défavorisées .... il y avait aussi des fils de bourgeois