A cheval sur l'engagement et la culture

GARDE à VUE lundi 10 août 2015

Par Marie-Aimée Personne

Hilde, avec son mari Jean-Pierre, s’investit depuis 20 ans dans des activités associatives. Pendant la maladie de son mari et après son décès, Hilde est restée fidèle à leur engagement. Sa conviction : la culture aide à connaître, à aller vers les autres et à éviter d’en avoir peur.

Hilde, une soixantaine d’années, toute mince et vive, évoque sa jeunesse puis la rencontre avec son futur mari : « Je suis née en Bavière, dans une famille allemande. Mon père, Bavarois, était directeur d’école et ma mère qui venait de Westphalie s’occupait d’élever mon frère et moi. Nous avons vécu près de Nuremberg et ensuite pas loin de Würzburg où j’ai fait mes études. J’ai grandi à la campagne jusqu’à 22 ans puis je suis partie à Munich dans les années 70. On me demande souvent comment j’ai connu Jean-Pierre. En fait, à l’époque, je suivais des cours du soir pour étudier le français. En cherchant un correspondant pour me perfectionner, un organisme franco-allemand m’a envoyé une seule adresse : celle de Jean-Pierre. J’ai donc pris contact avec lui par courrier. Je l’ai invité en Allemagne en 1968, une année qui devait rester dans les annales…».

Jean-Pierre est né au Vietnam, à Saïgon. Ses parents sont des militaires français qui divorcent alors qu’il a un an et demi. Sa mère revient en France, à Paris. « Jean-Pierre a été élevé par sa mère et des nourrices et partait en vacances chez ses grands-parents. Il a fait son service militaire à Berlin. Pendant cette période, il était animateur à l’armée, car il refusait de marcher au pas. Chargé d’organiser des spectacles, il contactait des stars pour l’événementiel et pour faire plaisir aux autres. Il a déménagé à Munich dans les années 70 où il travaillait dans un bureau d’études. Il avait du mal à s’intégrer en Allemagne, professionnellement et intellectuellement ; il avait des idées bien arrêtées. En Allemagne, il se trouvait dans un cadre trop strict, trop rigide pour lui. Il est donc rentré en France après deux ans », se rappelle Hilde.

Après l’Allemagne, les retrouvailles à Paris

Hilde et Jean-Pierre se retrouvent ensuite à Paris : « Je suis venue à Paris en 1975. Comme je ne maîtrisais pas très bien la langue française, j’ai suivi des cours à l’Alliance française, car pour moi, parler correctement la langue du pays est primordial. Après, ça s’est passé tout seul : j’ai été acceptée par la famille de Jean-Pierre et par les Français en général. Je n’ai jamais eu de problèmes, pendant ma carrière professionnelle, dus à mon origine. Paris est un brassage de cultures, c’est plus facile. En province, les gens sont un peu plus réservés, mais là non plus je n’ai pas rencontré d’animosité en tant qu’Allemande. Je trouve que les Français sont des gens intelligents, créatifs, ils possèdent un grand savoir-vivre, ils sont cultivés et brillants pour trouver des solutions dans des situations difficiles. Mais ce sont d’éternels râleurs, individualistes, souvent déprimés, perdant beaucoup de temps en discussions sans prendre de décision ; ils manquent d’un certain sens civique et d’un peu de rigueur ».

Hilde trouve un emploi dans une grande entreprise internationale : « Le côté international m’a toujours attiré. Jean-Pierre a recommencé à travailler dans un bureau d’études. Puis il s’est tourné vers le journalisme, ce qui lui convenait beaucoup mieux parce que c’était un électron libre. Il était un forçat de l’écriture et faisait sans cesse des recherches, souvent dans les livres anciens. Il s’était, entre autres, spécialisé dans le domaine équestre. Il a écrit une douzaine de livres à ce sujet. Grand amateur d’art et d’histoire, il a rédigé de nombreux articles dans des journaux et des magazines. Dans un magnifique château, il a même conçu un musée qui a ouvert ses portes en 2010 ». Il a aussi écrit trois romans ou essais, une dizaine de biographies, deux livres sur la gastronomie et une dizaine d’ouvrages sur la chasse.

Le déménagement en banlieue et la vie associative

Hilde et Jean-Pierre habitent d’abord à Paris dans un studio puis déménagent en Seine-Saint-Denis en 1980. « À l’époque, nous vivions dans une ville paisible et agréable ; puis l’état de la ville s’est dégradé et, en 1993, nous nous sommes installés dans le Val d’Oise. Ici, nous avons pu continuer à profiter de la vie locale, nous sortions au théâtre, au cinéma et assistions à divers spectacles ». Jean-Pierre et Hilde s’inscrivent dans plusieurs clubs et aussi dans un atelier de peinture. « À l’association Loisirs & Culture, nous nous sommes présentés au conseil d’administration pour œuvrer et impulser des événements. Nous avons créé les Music-Arts, un festival qui proposait l’union de la peinture et de la musique sur plusieurs jours ; c’était un festival créé de toute pièce, il fallait tout mettre en place. Nous avons eu beaucoup de visiteurs jeunes et c’était un grand succès. Les peintres peignaient à l’extérieur devant le public et les orchestres se relayaient sans cesse. Comme les bénévoles se raréfiaient, nous avons continué pendant 3 ou 4 ans puis ce festival a été supprimé pour des raisons de dépassement de budget. Jean-Pierre est resté au conseil d’administration. Il s’occupait des programmes annuels ; nous avions environ 350 adhérents à l’époque. En plus, il faisait partie du conseil administration de l’association Freiberg pour la promotion des échanges entre Allemands et Français. Moi, j’ai démissionné, car trop prise par ma vie professionnelle et les longs séjours à l’étranger ».

En 2010, Jean-Pierre adhère au Lions Club, un club de charité, et occupe le poste de président de cette association en 2013-2014. « Moi, je ne voulais pas devenir membre officiel en raison du ‘carcan américain’ que j’avais déjà rencontré professionnellement, mais j’ai toujours été à côté de mon mari pour l’aider à accomplir ses tâches. Jean-Pierre a joint le club dans un but humanitaire, pour aider les autres, pour l’activité sociale. Il n’était pas dans la parade. Sous sa présidence, le club a soutenu des personnes directement, par exemple, un lit médicalisé pour un handicapé ou un ordinateur spécial pour un mal voyant. Il avait aussi obtenu une subvention important pour une crèche. Les recettes de la brocante annuelle étaient entièrement destinées aux organismes humanitaires ou d’intérêt général comme les Restos du Cœur, le Téléthon, le Secours populaire, etc. Il agissait pour qu’on distribue l’argent récolté. Nous avions aussi organisé une exposition de peinture pour favoriser les artistes locaux du Val d’Oise et faire connaître leurs œuvres au grand public. Quand Jean-Pierre est tombé malade et ensuite décédé, je l’ai remplacé jusqu’au bout de sa présidence ».

Mystérieux et moqueur à la fois, Jean-Pierre se réfugie derrière un humour souvent très corrosif qui masque un être sensible et attentif à la misère d’autrui. Il est sincèrement altruiste : « Extrêmement intéressé par les autres, il voulait les aider sans arrière-pensée. Dans un groupe, il n’attaquait jamais les faibles, seulement ceux qui avaient une “grande gueule”». « Quand nous avons fait notre pèlerinage à Compostelle, nous aurions pu dormir à l’hôtel, mais il ne l’a jamais voulu pour éviter de mettre les autres mal à l’aise », explique Hilde. Son livre du Chemin de Compostelle, El Camino, est dédié à Hilde, mais aussi à ses amis espagnols, italiens et allemands. « C’est l’histoire d’un type qui ne voulait pas marcher et qui a parcouru 800 km sac à dos…».

L’engagement du couple

Jean-Pierre aimait vivre bourgeoisement, mais l’argent n’était pas une priorité pour lui : « A l’atelier de peinture, il donnait ses tableaux et la prof disait : ‘On ne donne pas ses tableaux’». Il lui répondait : « Occupe-toi de ce qui te regarde ! ». Il avait peint un tableau, sur la musique, qui plaisait à un membre du Lions Club : il le lui a copié, sans lui demander le moindre sou. En Normandie aussi, où ils profitent de leur maison de campagne, Jean-Pierre et Hilde s’inscrivent comme bénévoles au centre social : « Avec les autres bénévoles, nous avons aidé les gens lorsque notre emploi du temps le permettait. Je les aide toujours, je continue sur la lancée. Quand ils viennent à Paris, je les guide et je prépare les sorties ou je m’implique dans les manifestations sur place ».

Hilde analyse ainsi l’engagement de son couple : « Pour nous, ça a toujours eu un sens de partager la culture et de s’occuper des gens défavorisés, d’apporter notre pierre à l’édifice. J’ai eu une vie assez confortable, assez linéaire, des parents avec suffisamment de moyens financiers. Je peux donc donner aux autres ce que j’ai reçu. Partage et entraide, je les ai aussi appliqués dans ma vie professionnelle. Le monde ne peut avancer que par la culture, l’humanisme et la compréhension. Il faut éviter d’avoir peur des autres, aller vers les autres sans en attendre forcément un retour. Il en reste toujours quelque chose de positif . Si tout le monde faisait un petit effort, ça irait mieux et la vie serait plus supportable. C’est important d’avoir un regard bienveillant sur les autres ».

Marie-Aimée Personne

 

Les réactions des internautes

  1. lundi 10 août 2015 21:14 Simone

    En marge de leur vie intéressante ,ils corroborent le parcours typique de nombreux habitants , d'abord un studio à Paris puis la proche banlieue en Seine Saint Denis et devant la dégradation de l'état de la ville une nouvelle installation dans le Val d'Oise ,on ne parle pas beaucoup des dizaines de milliers de ces français qui ont suivi le même parcours .Ces gens ont manqué malheureusement aux villes de proche banlieue qu'ils ont quittées , les laissant orphelines de leurs talents et obligeant les municipalités à trouver in situ leurs remplaçants mais pas forcément bénévoles . Cet exil intérieur à la banlieue francilienne a coûté cher mais n'est pas assez souligné .