« J'ai 18 ans, j'ai manifesté pour le climat... Et j'ai passé 24h en garde à vue »

AMBIANCE mercredi 2 décembre 2015

Par Mehdi Meklat ET Badroudine Said Abdallah

Il a 18 ans. Il s’appelle Léo. Il est allé manifester pacifiquement, avant-hier, à République, pour le climat. Un peu plus loin, dans un quartier bouclé jusqu’aux dents, les présidents du monde aux costumes sombres se serraient la main et souriaient sur la photo de famille. Léo raconte son arrestation, sa garde à vue, son combat pour le climat et ses désespoirs soudains. Récit. 

« En fait, moi, à la base, avec des amis, j’étais venu pour une manifestation autorisée, entre Oberkampf et Nation, qui était une chaine humaine organisée par différentes associations alter-mondialistes. Et puis, j’ai vu que des choses se passaient à quelques mètres, près de République. On s’est souvenus qu’il y avait une pétition pour qu’une manifestation se tienne quand même là-bas. On y est allés. Il y avait des gens qui manifestaient de façon très calme. On a décidé de rester. Il y avait des chaussures partout pour montrer que, symboliquement, les gens marchaient pour le climat. Il y avait des gens sans aucune appartenance politique, qui étaient juste là pour dire d’être là. D’autres jouaient de la musique. C’était un vrai mouvement pacifique. Plus tard, des associations sont arrivées, ça a commencé à chauffer, ils ont commencé à provoquer les forces de l’ordre. Ils étaient masqués mais je ne pensais pas du tout que la situation allait dégénérer. L’ambiance était tranquille, il n’y avait pas de sommation de la part de la police de se disperser. On était au centre de la place, on était nombreux.

J’ai 18 ans. Ça me paraît important de manifester. C’est pour ça que je trouve absurde l’interdiction de manifester. La démocratie, c’est créer un cheminement et des solutions ensemble. En ce qui concerne le climat, c’est un sujet qui m’importe beaucoup. Montrer que la société civile est derrière. Même si c’est un sujet urgent et compliqué. Les chefs d’état disent que la COP21 est le dernier sommet, qu’il faut trouver des solutions sinon ce sera trop tard, mais à chaque fois, on repart sur des traités qui ne sont ni contraignants, ni révolutionnaires. Les conséquences sont dramatiques sur le long terme et on commence à les percevoir doucement. Il faut agir très vite. Mais ça ne se résout pas en deux semaines, comme ça, autour d’une table, en se disant : « bon, allez, faut trouver quelque chose vite fait » ! Il faut partir sur quelque chose de durable.

Par ailleurs, je comprends que ce sujet ne passionne pas. C’est complexe, technique. Ça demande de l’obstination. J’ai du lire énormément de choses pour commencer à m’y intéresser. Je me suis mis à me poser des questions sur le monde qui m’entourait. Ça fait très longtemps que je vois la même classe politique à la télévision avec des solutions qui ne marchent pas. Je trouve important de montrer qu’on est là et qu’il y a une population qui ne demande qu’à être entendue.  Souvent, je suis pessimiste, je me dis qu’on fait tout ça pour rien. Et si c’est pour finir en garde à vue, ça sert à rien…

Donc avant-hier, à la fin de la manifestation, un groupe de militants pacifistes (dont moi) a été isolé sur le nord-ouest de la place. Nous avions été regroupés par les forces de l’ordre. Aucun n’avait le visage masqué. Certains chantaient, d’autres discutaient par terre. La police nous entourait. Je pensais vraiment qu’ils allaient s’éloigner et nous laisser rentrer chez nous. Mais il y a eu des provocations de leur part : ils ont pris des gens au hasard et leur donnaient des coups de matraque sous mes yeux. Moi, j’étais prêt à coopérer, à partir, rentrer chez moi. Je me suis retrouvé devant un policier, il m’a chopé par le bras, m’a insulté, puis m’a dit : « ferme ta gueule, petit con » et « tu vas crever, fils de pute ». Mon trousseau de clefs est tombé de ma poche. Il a enchainé en disant : « on s’en bat les couilles de tes clefs, avance ». Ils m’ont embarqué. On était une trentaine dans le bus. C’était la première fois de ma vie que je me retrouvais en garde à vue. Des gens me disaient ce qu’il fallait faire : trouver un avocat, comportement à adopter en garde à vue, etc. La plupart étaient militants sans être affiliés à quoi que ce soit.

Ça a été très, très long. Dans le premier commissariat, nous étions quarante par cellule. Dans un autre, nous étions quatre ou cinq. Enfin, dans un dernier commissariat, nous étions seul par cellule. Ma garde a vue a duré vingt-quatre heures. On m’a dit que j’étais là parce que j’avais bravé l’interdiction de manifester et que j’avais refuser de coopérer face aux policiers, ce que j’ai contesté. Mais sur le coup, c’est un vrai choc.

Aujourd’hui, je me dis que je ne veux plus me retrouver dans une telle situation. Mais d’un côté, il y a une incompréhension et une vraie colère face à ce gouvernement qui multiplie ce genre de choses. Je veux pas me laisser faire et je veux continuer à me battre pour mes convictions. Du coup, je suis dans un entre-deux. C’est un gouvernement vicieux. On se rend compte maintenant de la réalité. Des moyens et de la violence démesurés à République. Des centaines de cars de policiers. Aujourd’hui, avec mes potes, on ne les appelle pas « la gauche ». C’est pas ce qu’on imagine de la gauche. C’est totalement absurde. Quand on voit que la France demande à enfreindre les droits de l’Homme, quand on voit que l‘état d’urgence permet de concentrer les pouvoirs… Même la droite n’aurait pas osé.

En sortant de mes vingt-quatre heures de garde à vue, j’ai lu quelques articles sur la COP21. Pour moi, il n’y a plus beaucoup d’espoir. On ai foiré les vingt premières fois, ça m’étonnerait que l’on réussisse cette fois-ci. Il faut limiter à deux degrés le climat, mais quand on voit comment ça commence, il n’y a pas une grande motivation. Enfin, il faut continuer, ne pas baisser la tête. Tout ce qui se fera dans le futur ne se fera pas grâce aux partis politiques : il faut que les gens continuent de se parler, de se voir, de partager, ainsi ils se rendront compte de ce qui se passe.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Les réactions des internautes

  1. mercredi 2 décembre 2015 22:51 Amide G.

    Mais pourquoi s'inquiéter de la montée du Front National? L'extrême est au pouvoir dans la moitié de l'Europe (Pologne, Hongrie, Suisse, Pays Baltes, etc.) et sa politique est déjà en vigueur en France. Je confectionne de jolis bulletins nuls pour dimanche. Qui en veut?
  2. mercredi 2 décembre 2015 22:43 Oko

    1957: Fernand Iveton, ouvrier communiste rallié au FLN est guillotiné à Alger après que le garde des sceaux de Guy Mollet ait refusé la grâce. Ce garde des sceaux était un certain François MITTERRAND, ancien milicien sous l'Occupation et futur président de la République, 1981 à 1995. " " "Socialiste" " ". Enfin, c'est lui qui le disait. Un peu national quand même. Le O (ouvrier) de SFIO était oublié de longue date en 1957. "Il faudra une répression impitoyable, la France des Flandres au Congo" disait-il un an avant. Et aujourd'hui l'un de ses disciples, courtisans, ENArque à puer, cloporte servile, profite d'un attentat pour faire fermer leur gu... à ceux qui l'ouvrent... et qui sont complètement étrangers aux attentats. Salariés exploités qui revendiquent, chômeurs, militants. En instaurant au mépris du droit une dictature policière. Fasciste. Comme ils ont fait monter l'OAS hier pour une impossible et suicidaire tentative de pérennisation de l'Algérie Française. Ah! Comme ils auraient protesté, les socialistes, si c'était la droite qui avait fait cela. Peut-être même auraient-ils usé avec succès de recours légaux pour mettre fin à ces délires. Mais dans ce cas, pourquoi voter socialiste? Ne vaut-il pas mieux les maintenir définitivement dans l'opposition? Cela me parait être un meilleur calcul, quand on est de gauche. Finalement, avec de mauvais arguments, c'est Thierry Le Luron qui avait raison: l'emmerdant, c'est la rose.
  3. mercredi 2 décembre 2015 16:44 cavigag

    1er règle à respecter a 1 8 ans est plus tard dans votre vie quand il est interdit de manifester vous devez obéir sinon vous voyer ce qu'il risque de vous arriver et encore je vous aurait infliger une amende.
    • mercredi 2 décembre 2015 18:04 cavipasgag

      1er règle a respecter désobéir , ne pas se comporter comme un mouton ce n'est que mon point de vue .
  4. mercredi 2 décembre 2015 16:10 Marjo

    "Même la droite n’aurait pas osé." Tu as 18 ans, tu es donc encore un peu naïf. Bien sûr que si, si la droite avait été au pouvoir pendant un état d'urgence, ils auraient osé, et peut-être plus. Renvoyer dos à dos la droite et la gauche, ça ne sert qu'à renforcer les extrêmes...
  5. mercredi 2 décembre 2015 04:07 Hélène Le Gall

    Dur, dur de faire sa première ( ou une de ses premières) manifs pendant l'état d'urgence. Les CRS à cran (sans parler de ceux, nombreux, pour qui la carrière est un défouloir et qui n'attende pas toujours la provocation pour lancer les lacrymos ou sortir la matraque), les Black Blocs en embuscade depuis un mois dans l'attente de cette grosse castagne qui les fait bander, le deuil et la douleur partout dans le monde et à coté de chez nous, la déception et le découragement... Ça fait beaucoup à encaisser d'un coup pour les jeunes militants. Ce qu'il faut retenir : 1) L'alternative est toujours possible, notre créativité est sans limites (les chaussures par exemple, c'était plutôt beau (si l'on oublie le traitement médiatique particulier réservé aux pompes du pape et à celles de Vanessa Paradis) 2) Quand tu vois un black bloc se "mettre en "formation" (Groupe formé de personnes, habillées tout en noir, dont on voit peu le visage, plus rapide dans leurs façons de marcher que les autres manifestants, et équipées de masque à gaz, genre pirates des manifs) tu te casses, vite, à moins d'avoir envie d'être "puni" par un CRS qui ne rêve que de ça, taper du gauchiste / pacifiste. Ne cherches pas à voir plus longtemps parce que ça se passera systématiquement comme ça: Provocation par jets d'objets (incendiaires ou non) / Riposte CRS/ Tentative de discussion de la part des "pacifistes"/ Répression aveugle de tout les manifestants... Bref, manif gâchée, message abîmé . 3) En garde à vu, garde ton calme, souviens-toi que le flic en face de toi est probablement aussi vénère que toi et toute énergie négative est dépensée en pure perte, ce n'est pas facile, faut être un genre de Bouddha pour y arriver. Cette technique s’acquiert parfois en vieillissant. 4) Évite les gardes à vue. Évite les lacrymos. 5) La déception n'est pas la fin de tout, j'ai collé des affiches pour l'extrême gauche alors que je n'avais pas encore le droit de vote, l’énergie que l'on déploie (sans parler du danger de tomber sur les colleurs du FN) comparée au faible résultat est en soi une source de déception immense, j'ai quitté le parti en question avant d'être majeure. J'ai été dégoutée le 21 avril 2002 quand Le Pen est arrivé au second tour parce que le PS avait fait une campagne de centre droit et qu'il y avait 6 candidats à gauche (si l'on compte Jospin), j'ai voter pour Chirac uniquement pour faire barage au FN et contre toutes attentes défaitistes, il n'a pas fait la connerie d'aller en Irak. J'irai pas jusqu'à dire qu'il a été exemplaire mais je dois confesser un soulagement d'avoir voté pour lui, à ce moment précis. Le déception revient, c'est inévitable, les victoires minuscules aussi. Le chemin est long pour la liberté, l'égalité et la fraternité mais je crois que c'est le but vers le quel nous devons tendre puisque telle est notre devise et que finalement, la Marseilleise et le drapeau sont des symboles alors que Liberté, Egalité et Fraternité
  6. mercredi 2 décembre 2015 00:36 Manue

    Courage Léo!! Soutien et solidarité...