Edwy Plenel au Bondy Blog : "Le droit de vote n'est rien sans une presse de qualité"

AMBIANCE, MASTERCLASS samedi 24 septembre 2016

Par Sarah Ichou @Ichou_Sarah

Edwy Plenel, cofondateur de Mediapart, était invité de la première MasterClass de la saison. Pendant plus de trois heures il a échangé avec la cinquantaine de participants, de son parcours personnel à sa définition du journalisme. Rencontre riche et fraternelle. 

Edwy Plenel est dans le turfu comme on dit, enfin dans le futur! Arrivé, en avance, au Bondy Blog il raconte : “J’ai vu que vous avez lancé le hashtag #AskPlenel sur Twitter, j’ai déjà répondu à trois questions en chemin”. La salle qui sert pour les conférences de rédaction change d’allure en quelques minutes : une cinquantaine de chaises sont installées, alignées, serrées pour accueillir les participants à cette première MasterClass de la saison.

Si les blogueurs connaissent bien les lieux, c’est une première pour d’autres. Olivia et Ali, par exemple, ont pris un train depuis Bruxelles spécialement pour l’occasion. Et nous en sommes très honorés. Cynthia, quant à elle, vient de Reims. D’autres sont de Bondy, de communes de Seine-Saint-Denis et de Paris. La salle est pleine. Il est 14H00, l’heure du RDV. On attend 14h10 histoire de laisser arriver les retardataires. Mais pas trop, on ne fait pas attendre un invité du futur !

“Je dis souvent que je suis un breton d’outre-mer “

Comme le veut la tradition des MasterClass du Bondy Blog, l’invité est d’abord convié à se présenter, à raconter son parcours personnel et professionnel. Edwy Plenel part donc de la base : la rencontre de ses parents, sa naissance à Nantes au début des années 50, son enfance en Martinique, son “pays de coeur” comme il dit. “Je dis souvent que je suis un breton d’outre-mer”, nous raconte-t-il, heureux du souvenir. Quelques jours plus tôt, c’est un lecteur qui lui envoie un magnifique cadeau. Sa toute première production journalistique : un dessin dans un journal pour enfants réalisé à 6 ans et demi lorsqu’il vivait en Martinique. Il y a représenté ses parents, bretons, habillés en tenues traditionnelles martiniquaises, et de couleur noire.“C’est comme ça que je les voyais à l’époque, du haut de mes 6 ans” nous confie-t-il, très ému.

Emu aussi lorsqu’il nous parle de son père, instituteur, puis plus jeune inspecteur académique de Martinique qui lui transmettra son amour pour l’engagement. Il parle avec sincérité. A l’assistance, il conseille de s’intéresser à la littérature et à la pensée d’Aimé Césaire, de Frantz Fanon et d’Edouard Glissant. “Fanon c’est un jeune qui a menti sur son âge sous l’occupation pour rejoindre les forces françaises libres”. En 1960, le voici qui rentre en métropole, Edwy Plenel lui dit “en France”. “Première neige pour moi, premier hiver, je n’ai pas supporté”. Il a alors 8 ans et repart en Martinique vivre dans une famille d’amis.

Quelques minutes plus tard, c’est son rapport à la mémoire coloniale qu’il partagera avec nous, son histoire avec Alger, là où il participe à la création de son premier journal lycéen Le Tigre en papier. “Il ne faut jamais oublier qu”en 1943, 66% des forces françaises libres étaient des forces coloniales”, souligne-t-il. En fait, écouter Edwy Plenel c’est assister à la fois à un cours d’histoire, de littérature, de linguistique, de philosophie, de journalisme. Il donne des dates, cite des auteurs, lance des punchlines philosophiques :“les catholiques ont Rome, les musulmans ont la Mecque, les juifs ont Jérusalem et les révolutionnaires ont Alger”. Rires dans la salle.

“Lire un journal c’est de l’éducation permanente”

Après une pause café, la seconde partie de la MasterClass est consacrée à des débats, proposés par Nassira El Moaddem, directrice du Bondy Blog et animatrice de l’échange. Premier d’entre eux : “l’information en France, un business comme un autre ?” Edwy Plenel est attentif aux questions de chacun, y répond avec rigueur. “Le droit de vote n’est rien sans une presse de qualité. Si je ne suis pas informé loyalement je peux voter pour mon pire ennemi, mon pire malheur“, répond-il.

Des questions concernant le journalisme dit “sensationnel” sont posées. La réponse d’Edwy Plenel est claire : “le risque c’est que le divertissement s’empare de la profession. Le spectateur n’est pas le citoyen. L’information n’est pas une marchandise comme les autres, du moins c’est ce que nous, journalistes, nous devons défendre“, insiste-t-il.

L’ex-directeur de la rédaction du quotidien le Monde conçoit également le journaliste comme un “éducateur”. “Lire un journal c’est de l’éducation permanente, donner du sens est quelque chose qui dynamise notre profession”, explique-t-il. Pour Edwy Plenel, “l’engagement ne se limite pas à l’adhésion politique. Il y a un engagement dans le métier du journaliste”.

“Ce n’est pas nous, journalistes, que nous devons protéger mais les sources”

Second débat. “Est-il toujours possible de faire de l’enquête en France?”. Edwy Plenel aborde l’exemple de l’affaire Cahuzac, révélée par Médiapart fin 2012. Il réagit aux accusations de ceux qui voyaient dans le travail du site d’informations un travail accusatoire, sans preuve, de “procureur”. “Nous ne sommes pas des donneurs de leçons, des inquisiteurs, nous faisons simplement notre travail. On a mis quatre mois avant sortir cette affaire”. Dans la salle les questions fusent. Comment se couvre-t-on en sortant une telle enquête ? “Dans notre métier, on a un trésor, nos sources. Ce n’est pas nous, journalistes, que nous devons protéger mais les sources, ceux qui nous font confiance. La pression vient avant la publication, en amont. Une fois que la machine est lancée c’est terminé”. Quant à sa vision de l’enquête, pour lui, “c’est comme un puzzle. A un moment, on commence à voir les pièces qui nous manquent“.

En parlant du média qu’il a cofondé en 2008, Edwy Plenel lance clairement un message d’espoir au public qu’il a sous les yeux quant à l’avenir du métier : entre conseils éditoriaux, économiques, marketing. “Mon défi c’était de montrer qu’on pouvait être une presse indépendante, rentable, en pleine révolution numérique. Et Il y a des moments où il faut prendre des risques”.

Les trois heures prévues sont déjà écoulées. A la vitesse de l’éclair. Les discussions auraient pu durer encore des heures. Edwy Plenel nous offre quelques uns de ses ouvrages, les dédicace. Une fois la MasterClass achevée, “l’homme du futur“, était attendu sur le Facebook du Bondy Blog pour répondre aux questions des internautes. Certains la suivaient depuis le Sénégal, La Réunion ou encore Mayotte. Quelques minutes avant la fin, en guise de conclusion, Edwy Plenel appelait à un “nouvel imaginaire en France. Pas la France une et indivisible mais la France plurielle, du je et du nous“. Cette rencontre en était modestement un début.

Sarah ICHOU

Prochaine MasterClass : samedi 1er octobre 2016, 14h, dans les locaux du Bondy Blog. Nous recevrons Maryline Baumard, journaliste au Monde.

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