Daniel Schneidermann au Bondy Blog : "Dans les écoles de journalisme, il manque une formation à l'introspection"

MASTERCLASS lundi 30 janvier 2017

Par Kozi Pastakia @Kozi_P

Pour la première MasterClass de l’année 2017, le Bondy Blog a reçu Daniel Schneidermann, samedi 14 janvier. Pendant près de trois heures, le journaliste et fondateur d’Arrêt sur Images a échangé avec une vingtaine de participants autour de son parcours et de son analyse de l’actualité. Compte-rendu. 

A l’école, mon truc c’était l’écriture et je savais que, quoi qu’il arrive, je ferai un métier en rapport avec cela“, confie Daniel Schneidermann, face à la vingtaine de participants. Les cheveux grisonnants (la maturité, quoi !), la voix qui porte, le journaliste se prête au jeu et raconte son parcours sans sourciller, “même [s’il] n’a pas l’habitude”. Il grandit dans la petite bourgeoisie parisienne, fait une année en classe préparatoire à Henri IV avant de se réorienter vers la fac de droit.

A la sortie de ses études, il a une idée plus précise de la profession qu’il souhaite exercer : journaliste. “Écrire, comprendre, raconter, être là où les choses se passent, y assister en simple curieux et discuter avec les gens. Tout cela pourrait se résumer en une phrase : si vous êtes curieux, ce qui est la première qualité exigible d’un journaliste, alors tout vous oriente vers ce métier“, explique-t-il. Nous acquiesçons !

Ses débuts au Monde

Accro dès l’âge de 16-17 ans à la lecture du Monde, c’est une rubrique particulière du journal que tape dans l’œil de Daniel Schneidermann : le supplément du samedi intitulé Le Monde Aujourd’hui. Un supplément qui s’intéressait “à la société au ras du trottoir, aux rapports entre les gens. (…) Des personnes qui n’étaient pas forcément journaliste professionnel envoyaient des papiers pour raconter une scène à laquelle ils avaient assisté dans le métro, dans la rue ou dans le quartier. C’était l’ancêtre du Bondy Blog en quelque sorte !” C’est une révolution à l’époque car, avant 1968, les médias ne traitaient pas ces sujets mineurs et ne considéraient pas la vie des gens comme un sujet noble, selon le journaliste.

Malgré plusieurs refus, Daniel Schneiderman, âgé alors d’une vingtaine d’année, ne se démonte pas. Il continue à envoyer ses articles à la rédaction du Monde jusqu’au jour où son premier papier est accepté. “A l’époque, j’habitais à Château Rouge. J’avais remarqué qu’après le marché, sous le métro de Barbès, des glaneurs venaient ramasser des oranges pourries et des vieux trognons de choux“, raconte-t-il, avec nostalgie. Celui qui n’est alors qu’un apprenti journaliste dessine le portrait de l’une de ces glaneuses sans l’interroger, en raison “d’une extrême timidité” qui l’handicapait, mais à travers la description de ses gestes, de ses vêtements, de son physique. “Je m’étais mis dans un coin et je l’observais“, révèle-t-il. Son texte de 800 signes est publié. Ce sera le premier d’une longue liste.

“Les lecteurs sentent bien que les enquêtes sont de moins en moins fouillées”

crIl commence donc à piger pour Le Monde en parallèle de ses études de droit. Il poursuit sous ce statut durant quatre années, de 1979 à 1983, avant qu’un poste de reporter ne se libère aux informations générales. “C’était les parias. Ils traitaient les sujets qu’aucun autre journaliste ne voulait traiter. Mais en même temps, les reporters disposaient aussi d’une sorte de prestige qui s’attachait à cette fonction mythologique : être prêt en dix minutes, avec son sac, à partir à l’autre bout du monde, être spécialiste de rien et spécialiste de tout et être capable d’envoyer des papiers très rapidement“, rapporte Daniel Schneidermann.

Il passe dix ans aux informations générales : dix ans de reportage, dix ans de vadrouille. Il reconnaît au Monde, qu’il décrit comme “une enclave“, d’avoir toujours donné le temps à ses journalistes pour bien faire leur travail, encore aujourd’hui. Des conditions, qui selon lui, devraient être la norme en reportage. “Je pense qu’une des raisons pour lesquelles la presse traditionnelle est de moins en mois lue, c’est parce que les lecteurs sentent bien que les enquêtes sont de moins en moins fouillées. Il y a de moins en moins de reportages originaux et de moins en moyens de moyens pour les réaliser“, regrette-il.

Arrêt sur images, de l’émission télé au site payant

Après s’être intéressé à ce qui se passait sur le terrain, Daniel Schneidermann a voulu “comprendre ce qu’il se passe dans le tuyau qui va de la réalité au récit médiatique“. Il a d’abord écrit une chronique télé quotidienne dans les colonnes du Monde avant d’effectuer le même travail à la télévision avec l’émission hebdomadaire Arrêt sur Images, diffusée sur France 5. “L’idée était de montrer que l’image télé n’est pas l’évidence mais qu’elle est toujours la résultante d’une série de choix journalistiques et qu’elle est un récit parfaitement subjectif“, indique-t-il.

Aujourd’hui, Daniel Schneidermann n’écrit plus au Monde mais à Libération, son émission télévisée a été déprogrammée mais sous l’impulsion d’internautes qui ont lancé une pétition de soutien, un site payant, réservé à ses abonnés, a vu le jour. Lancé en janvier 2008, le site Arrêt sur Images, animé par une équipe de dix journalistes, dénombre quelque 25 000 abonnés.

“Pour être journaliste, il faut se connaître

L’état actuel de la presse et la façon de traiter une information ont été les deux thèmes les plus abordés lors de cette MasterClass. Pour Daniel Schneidermann, un journaliste est un être humain avec une psychologie et un parcours sociologique. Le journaliste va être plus sensible à ce qui le touche de près que ce à quoi il est totalement étranger. “J’ai toujours pensé que dans les écoles de journalisme, il manquait une formation à l’introspection, souligne-t-il. On vous apprend que vous devez vous effacer devant l’actualité. Moi, je pense que pour être journaliste, il faut se connaître, il faut savoir d’où on vient et en être pleinement conscient quand on écrit un papier. Très souvent, nous ne sommes pas conscients de nos propres présupposés“.

Il est également question du manque de diversité dans les classes des écoles de journalisme. Daniel Schneidermann se souvient que dans sa promo, “c’était très blanc et plutôt moyenne et haute bourgeoisie“. Les études de journalisme sont onéreuses (environ 4 000 euros l’année) et demeurent encore peu accessibles. Le journaliste d’Arrêt sur Images estime que la situation a un peu évolué grâce à des initiatives réservées aux étudiants boursiers comme la prépa “la Chance aux Concours”. Il existe aussi la prépa “Égalité des Chances”, du Bondy Blog et de l’École Supérieur de Journalisme de Lille. “Tous les débats actuels, comme le voile ou l’intégrisme, sont de mieux en mieux traités. (…) Il y a de plus en plus de signatures avec des noms à consonance étrangère. Il semble quand même que tendanciellement, ça s’arrange un peu mais on reste très loin du compte avec une sur-représentation incroyable de la bourgeoisie dans les rédactions des grands médias et ça a son influence“, décrypte Schneidermann.

Affaire Adama Traoré : “Il y a un déséquilibre naturel dans ce genre d’affaires”

Interrogé sur le déséquilibre perçu dans les premières heures du traitement médiatique de l’affaire Adama Traoré, Daniel Schneidermann livre son analyse. “C’est un cas de figure extrêmement fréquent. Il faut savoir que dans le cas de la bavure policière, il y a deux sources : les sources policières et judiciaires et ensuite l’entourage et la famille [de la victime]. Dans les premiers moments, les deux sources ne sont absolument pas à égalité : les sources institutionnelles communiquent plus intensément et de manière plus organisée. La facilité, dans les premières heures qui suivent une bavure policière, c’est de se contenter de la version du parquet et des policiers”, explique-t-il.

Et de poursuivre : “Il y a un déséquilibre naturel dans ce genre d’affaires. L’AFP joue un rôle essentiel car la plupart des médias vont au début, avant d’envoyer leurs reporters sur place, reprendre les dépêches de l’AFP qui, dans un département, par définition est en lien naturel avec le parquet, la direction départementale de la police, les syndicats de police mais pas avec la famille de la victime de la bavure qu’elle ne connaît pas. Quand vous partez enquêter sur le terrain, vous devez recueillir toutes les versions. [Pour l’affaire Adama Traoré], très vite se sont constituées des sources alternatives puissantes comme Buzzfeed, Taranis News ou même nous Arrêt sur Images. Les réseaux sociaux, eux, permettent une contre-narration efficace pour rééquilibrer les choses”. Daniel Schneidermann estime aussi que si les médias n’avaient pas trouvé de personnage médiatique fort avec Assa Traoré, la sœur d’Adama, l’affaire n’aurait probablement pas eu autant d’impact médiatique.

Kozi PASTAKIA