Les reines de l'exil célébrées et magnifiées à la Basilique de Saint-Denis

CULTURE vendredi 12 mai 2017

Par Fatma Torkhani

Le temps d’une exposition, l’artiste peintre franco-algérien Arilès de Tizi, investit la crypte de la Basilique de Saint-Denis qui accueille ses six portraits de femmes rassemblées autour d’un même sujet : l’exil. Des photos poignantes sublimées par un décor majestueux et mystique. 

Si vous connaissez Saint Denis grande ville périphérique de Paris, pour son multiculturalisme et sa capacité à faire émerger une culture et un art qui lui est propre, vous ne pourrez sûrement pas passer à côté de l’exposition “MATER-Reines de France” réalisée par l’artiste peintre, Arilès de Tizi qui a investi la Basilique de Saint-Denis.

Exposition “MATER-Reines de France”, Basilique de Saint-Denis, Seine-Saint-Denis.

Ainsi, le lieu historique, de renommée mondiale, continue à porter dans ses murs le poids de l’histoire en accueillant le travail d’un artiste contemporain et une thématique abondamment traitée dans nos médias : l’exil. De style gothique, la Basilique est le lieu de la sépulture de Saint-Denis, martyrisé vers 250, mais également celui de plusieurs rois et reines de France tels que Pépin le Bref, François Ier ou encore Marie Antoinette d’Autriche. Forte de sa portée historique incontestable, l’architecture du bâtiment et sa beauté se prêtent tout à fait au jeu de l’exposition qui lie présent et passé.

Dans ce décor majestueux, c’est la crypte qui reçoit la visite des portraits et des histoires de ces femmes à la fois hors du commun, mais semblables à tant d’autres. Dès votre entrée, le lieu vous emporte par son silence. La froideur de ses murs et l’épuration de la scène laissent place au recueillement et à la contemplation des oeuvres.

Interculturel et démocratisation de l’accès à l’art 

La mise en place de ce projet est le résultat de plusieurs collaborations. Dans un premier temps, elle est fruit du talent et du travail du peintre, Arilès de Tizi. Né en Algérie, l’artiste autodidacte inscrit ses oeuvres dans l’échange interculturel. Il traite de l’exil qu’il a lui même connu, fuyant la guerre civile dans son pays d’origine dans les années 1990, et travaille son art des deux côtés de la méditerranée et du périphérique parisien. Ensuite, on trouve Ahmed Bouzouaïd. Il est le fondateur de MUSE D. Territoires, une agence spécialisée dans le développement territorial dans les quartiers notamment et qui oeuvre à leur mise en valeur. Enfin, le Centre des monuments nationaux, quant à lui, soutient cette exposition pour permettre l’accès aux monuments patrimoniaux français au plus grand nombre, quelque soient les origines, les différences sociales…

Syncrétisme universel et majesté architecturale au service des portraits de femmes

Au delà de sa portée humaniste et féministe, l’exposition d’Arilés de Tizi est forte de son mélange des genres donnant lieu à un syncrétisme dans lequel chacun peut se reconnaître. Pour représenter la solidité et le courage de ces femmes, l’artiste les associe à la Stabat Mater, une séquence dans la liturgie chrétienne sur la mère, Marie, qui se tenait debout pendant la crucifixion de son fils, Jésus Christ. La force dont elle fait preuve dans la douleur est ainsi assimilée à celles qui sont aujourd’hui exposées sous nos yeux. Arilès de Tizi a alors recours à la culture chrétienne, dans une basilique pour parler de femmes qui ne sont pas forcement toutes issues de cette religion. Cela vient répondre aux interrogations qu’ont pu avoir certaines d’entre elles. En effet, plusieurs témoignent qu’avant ce projet, elles n’étaient jamais rentrées dans la Basilique alors même qu’elles sont dionysiennes. “J’avais peur d’être mal accueilli, parce que je suis arabe“, raconte l’une d’entre elle. L’histoire comme ciment culturel malgré les identités plurielles.

Exposition “MATER-Reines de France”, Basilique de Saint-Denis, Seine-Saint-Denis.

La représentation de ces portraits de femmes qui s’imposent dans toute leur majesté au sein de la basilique, viennent également rappeler des codes architecturaux et artistiques du moyen-âge. En effet, le support sur lequel, elles sont représentées vient faire écho, aux gisants : des sculptures funéraires médiévales de l’art chrétien représentant des personnages d’une haute importance avec leur effigie placée sur le sarcophage. De plus, les positions et les tissus dans les quels sont enveloppés les reines de l’exil font écho aux vitraux de l’église, aux personnages médiévaux de grandes statures et à la mystique que l’art pouvait leur consacrer.

Sur ces photographies, les femmes illuminent : elles sont mystiques et majestueuses, presque intouchables. Le contraste des couleurs et le reflet de leur grandeur leur donnent à la fois une dimension classique, inamovible, tandis que leur histoire nous laisse entrevoir une intemporalité de la condition des femmes, qui peut rappeler, celle de la madone de Benthala. C’est donc par le truchement d’un mélange des arts classiques, dont Titien portraitiste du XVIème siècle et Caravane peintre naturaliste milanais inspirent Arilès de Tizi et l’histoire de nos sociétés actuelles, que le spectateur se trouve plongé.

“Pour moi, c’est un honneur de venir là, alors que dans le temps ce n’était permis qu’aux rois”

En plus des portraits exposés, l’artiste nous livre une longue séquence sur petit écran pour connaître l’histoire de celles qu’on voit allongées gracieusement. Elles nous racontent leur exil, en tant que femme. Ces témoignages sont racontés en français, sous-titrés en langue arabe. Certaines d’entre elles ont fuit la guerre, la décennie noire en Algérie. “J’ai fui la tyrannie des hommes”, dit l’une d’entre ellesD’autres expliquent que quand elles sont arrivées en France, elles ne maitrisaient pas la langue et nous livre des anecdotes de quiproquo auxquelles elles ont été confrontées. Loin des clichés sexistes qui placeraient ces femmes comme des victimes, on ressent la force et le courage à travers elles. Elles transmettent à celui qui les écoute et les regarde un optimisme qui ferait face à toutes les épreuves. Quant à leur participation à cette exposition, toutes témoignent de leur ressenti sur cette expérience, qu’elles ont vécue pour la premières fois. “Pour moi, c’est un honneur de venir là, alors que dans le temps ce n’était permis qu’aux rois”. Une autre déclare en souriant : “En tant que femmes immigrées, on rentre dans l’histoire, on est considéré comme des reines”. Des reines magnifiées par le talent d’Arilès de Tizi.

Fatma TORKHANI

Crédit photo : Hortense GIRAUD

Exposition “MATER, Reines de France”, Basilique de Saint-Denis, jusqu’au 3 septembre 2017