Un an après, où en est-on dans l'affaire Adama Traoré ?

C'EST CHAUD mercredi 19 juillet 2017

Par Ilyes Ramdani

Le 19 juillet 2016, Adama Traoré, qui fêtait ce jour ses 24 ans, décède lors d’une interpellation par les gendarmes de Persan, dans le Val-d’Oise. Cette mort est devenue l’affaire Adama Traoré tant elle incarne à elle seule la question des violences policières. Un an plus tard, où en sommes-nous ? Réponse.

Voilà un an, maintenant, qu’Adama Traoré est mort. Il aura fini ses jours dans la cour d’une gendarmerie, allongé, menotté, face contre terre, après un malaise que les gendarmes qui l’escortaient n’ont pas voulu voir, pas voulu croire. Un an jour pour jour après cette tragédie, pourtant, les questions flottent encore autour du décès d’Adama Traoré et elles sont nombreuses : pourquoi Adama est-il mort ? Parce que les gendarmes l’ont asphyxié en l’interpellant, faisant peser leurs trois masses sur son corps ? Y a-t-il eu négligence coupable des forces de l’ordre dans cette affaire ?

Après la stupéfaction, la colère puis le deuil, la famille et les proches d’Adama Traoré ont vécu dans la peine. Ils aimeraient qu’à toutes ces émotions succède la vérité. La justice française n’a pour l’instant pas été en mesure de la délivrer. On ne sait toujours pas si les gendarmes de Persan sont coupables, s’ils ont failli à leurs missions en le voyant mourir sous leurs yeux, après une interpellation. L’enquête suit son cours, comme dit la formule consacrée.

Les mensonges du procureur de la République

Elle serait probablement plus avancée si elle n’avait pas été entachée d’un certain nombre d’approximations, voire de mensonges, de la part des pouvoirs publics. Revenons par exemple au 21 juillet. Depuis un jour et une nuit, Beaumont-sur-Oise vit alors au rythme de l’incompréhension, de la colère voire de la révolte de ses habitants qui veulent savoir pourquoi “leur” Adama est mort, pourquoi on leur a caché son décès pendant plusieurs heures, comment il a pu mourir entre les mains de fonctionnaires de l’Etat…

Le procureur de Pontoise de l’époque, Yves Jannier, fait une déclaration à l’AFP. Il y explique qu’Adama Traoré “avait une infection très grave, touchant plusieurs organes”, qu’il n’avait pas subi de “traces de violence significatives” (à peine des “égratignures“). Il ajoute que la cause de la mort “semble être médicale”, Adama étant “manifestement en hyperthermie au moment où il a été examiné par les services de secours”, et que “manifestement cette personne n’aurait pas subi de violences, comme certains membres de sa famille ont pu le dire”.

Le conditionnel, le vocabulaire plus spéculatif que judiciaire (“semble“, “manifestement“…) et l’opposition – d’emblée, en pleine période de deuil – avec la famille du défunt : tout était de trop dans ce communiqué. Depuis, le temps a prouvé que le procureur Jannier avait menti, en occultant par exemple un rapport d’autopsie qui évoquait déjà un syndrome d’asphyxie. A la rentrée 2016, il est discrètement été muté à la cour d’appel de Paris.

La détermination des proches d’Adama a permis à cette affaire de devenir un symbole.

Une petite victoire pour la famille Traoré, qui en a obtenu quelques autres en un an. A commencer par le dépaysement de l’affaire à Paris, fin octobre, la nomination de trois nouveaux juges d’instruction, fin décembre, et la réalisation de deux autres contre-expertises qui ont prouvé et explicité l’asphyxie, dont la dernière a fuité dernièrement dans la presse. Plus globalement, la détermination des proches d’Adama a permis à cette affaire de devenir, en un an, un symbole.

Depuis le 19 juillet dernier, le Bondy Blog l’a ressenti, l’a entendu, l’a relayé à chaque fois qu’il est allé sur le terrain. A chaque fois que des citoyens, des artistes, des militants se réunissaient, à Beaumont, à Paris ou ailleurs, transparaissait ce même besoin de vérité. Un besoin plus encore qu’un désir, qui n’est plus l’exclusivité de la famille et des amis. Aujourd’hui, il est toute une France qui veut la vérité, qui le dit partout où elle en a l’occasion. Incontestablement, cette mobilisation a servi à faire la lumière sur ce 19 juillet 2016. Si la mort d’Adama Traoré n’était pas devenue une “affaire“, on en serait probablement encore aux mensonges initiaux du procureur de Pontoise.

La classe politique n’a jamais fait de la mort d’Adama un motif légitime de combat

Aujourd’hui, du chemin a été parcouru. Mais les embûches sont encore nombreuses pour accéder à la vérité et à son corollaire, la sérénité. Deux frères d’Adama, Youssouf et Bagui, ont fait l’objet de poursuites et de condamnations judiciaires. Si la société civile et les médias se sont emparés de cette affaire, la classe politique n’a jamais vraiment fait de la mort d’Adama un motif suffisamment légitime de combat.

Mais l’essentiel est ailleurs. Un an après le décès d’Adama Traoré, deux batailles sont encore à mener. Celle de la vérité, en premier lieu. L’audition des sapeurs-pompiers présents le jour du drame a par exemple fait avancer l’enquête. L’un d’entre eux a affirmé formellement que les gendarmes de Persan prétextaient qu’Adama Traoré simulait, qu’ils ne l’ont pas placé en position de sécurité, qu’ils ne lui ont pas enlevé les menottes. Aujourd’hui, nos confrères de l’Obs révèlent qu’Adama Traoré serait mort avant l’arrivée des secours : ces derniers pensaient trouver un jeune homme souffrant de crise convulsive mais ont pris en charge un homme en arrêt cardiaque.

Mais le temps de la justice est long, et il n’est pas dit que celle-ci se soit prononcée dans un an, le 19 juillet 2018. Il faudra aux proches d’Adama Traoré supporter les fuites dans la presse, les débats techniques sur sa cardiomégalie ou sa granulomatose, les avancées à pas de fourmi de l’enquête…  Il leur faudra de la patience, au moins de la force de celle qui les anime depuis un an.

Quel qu’il soit, le verdict du tribunal ne suffira pas à éteindre toutes les réflexions, tous les combats. Ce que disent tant de militants, y compris la sœur d’Adama Traoré, Assa – devenue figure emblématique de la cause -, c’est qu’ils mènent cette lutte pour qu’il n’y ait plus, en France, d’Adama Traoré. Qu’on ne puisse plus mourir entre les mains des forces de l’ordre. Il faudra pour cela discuter, remettre à plat les techniques d’intervention policières (y avait-il franchement besoin d’écraser Adama Traoré à trois…), les relations entre la police et la population, la façon de maintenir l’ordre dans les quartiers les plus sensibles et d’autres anomalies systémiques plus graves encore. L’affaire Théo, début février à Aulnay, a constitué à ce sujet un rappel salutaire. Plus vaste, plus politique aussi, ce débat n’en est pas moins pleinement lié, un an après, à l’affaire Adama Traoré.

Ilyes RAMDANI