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Dans la 10ᵉ chambre correctionnelle du tribunal judiciaire d’Évry-Courcouronnes, la soirée s’annonce longue. La présidente, Livia Oliveri, renvoie les autres affaires à une date ultérieure. Toutes, sauf une.

Quatre hommes sont invités à s’approcher de la barre. Deux policiers du commissariat de Grigny, Benoît D., 39 ans, et Tanguy B., 30 ans, et deux habitants du quartier de Montconseil, à Corbeil-Essonnes, Younès D. et Fayçal H., tous deux âgés de 24 ans. Particularité de cette audience : chacun comparaît à la fois comme prévenu et partie civile.

À l’origine de ce procès, un contrôle de police qui dégénère le 5 novembre 2024 et que le Bondy Blog révèle quelques jours plus tard. Près de deux ans après les faits, policiers et habitants se retrouvent face à face devant la justice. Cette fois, les images occupent une place centrale.

Ce que montrent les images

Plusieurs vidéos, filmées sous des angles différents, sont projetées à l’audience pour reconstituer le contrôle. L’une d’elles est déterminante. Il s’agit de l’enregistrement de la caméra-piéton du lieutenant Tanguy B., déclenchée dès sa descente du véhicule et versée tardivement au dossier. Sur les images, six jeunes hommes sont adossés à un mur pendant un contrôle d’identité.

Ils manifestent leur impatience, mais ne présentent pas de comportement agressif, selon l’analyse de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), saisie de l’affaire. Avec « un ton calme », Younès D. « s’avance légèrement » et demande aux fonctionnaires d’accélérer le contrôle.

Benoît D. lui saisit alors le nez. Le policier expliquera à l’audience avoir voulu le « maintenir » sur place. Surpris, Younès D. saisit son bras et le repousse. Les deux hommes s’agrippent. Tanguy B. intervient à son tour pour maîtriser le jeune homme.

Le lieutenant est lui aussi jugé, après avoir été cité directement par les avocats de Younès D. et Fayçal H. pour « violences » et « non-assistance ». Il lui est notamment reproché d’avoir pratiqué une clé de bras et une clé d’étranglement lors de l’interpellation. L’IGPN avait toutefois écarté sa responsabilité pénale à l’issue de son enquête.

Une autre vidéo, celle filmée par Fayçal H. et diffusée sur Snapchat, montre ensuite les deux policiers tenter d’immobiliser Younès D. contre un mur. Benoît D. le balaie puis lui porte un coup de poing au visage. Il dégoupille ensuite une grenade de désencerclement et la lance en direction de Fayçal H., qui filme, et d’autres témoins de la scène. Pendant plusieurs heures, ces images vont servir de fil rouge à l’audience.

« Ça relève de l’ego ? »

Benoît D., poursuivi pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique, est longuement interrogé. Chaque geste est décortiqué.

Dans une salle pleine, où policiers en civil et proches des deux jeunes hommes sont venus apporter leur soutien, le gardien de la paix, qui compte quinze années d’expérience, tente d’expliquer ce que les images ne montreraient pas.

« On ne peut pas le sentir sur la vidéo, mais l’ambiance est pesante. Ça peut partir à tout moment », assure-t-il. La présidente lui fait remarquer que les hommes contrôlés restent pourtant calmes.

Les mains accrochées au pupitre, le policier laisse parfois passer de longues secondes avant de répondre. Il reconnaît une tentative de saisie de l’arête nasale « complètement loupée » et « pas appropriée » à la situation.

Ça veut dire quoi : “je vais t’enculer” ? Ça veut dire : “je vais te frapper” ? 

Après les gestes, ce sont les mots que le tribunal dissèque. Benoît D. reconnaît avoir insulté Younès D. pendant l’altercation. « Ça veut dire quoi : “je vais t’enculer” ? Ça veut dire : “je vais te frapper” ? », l’interroge la présidente.

« Ça veut dire : je vais te maîtriser », répond le policier, avant d’ajouter : « L’usage de la force est une responsabilité, pas un privilège. » Puis il concède : « Mes propos sortent largement de mes fonctions. Ce sont les paroles de deux hommes qui essaient d’avoir le dessus l’un sur l’autre. »

« Ça relève de l’ego ? », demande Livia Oliveri.

« Probablement », reconnaît-il.

« Belligérant », « hostile », « récalcitrant »

Reste un autre récit à confronter aux images : celui couché sur le procès-verbal. La présidente s’arrête notamment sur un mot employé par Benoît D. pour qualifier les jeunes contrôlés : « belligérants ». « Le terme n’est pas neutre », lui rappelle-t-elle.

Car les mots employés par le policier ont leur importance. Dans son procès-verbal, Benoît D. décrit Younès D. comme « hostile » et « récalcitrant » et affirme qu’il gesticule.

La caméra-piéton de son collègue donne à voir un début de contrôle différent. Son exploitation a conduit l’IGPN à constater que les faits ne s’étaient pas déroulés tels qu’ils avaient été relatés dans le procès-verbal de Benoît D. Selon la police des polices, Younès D. ne présente initialement « aucune agressivité ».

Poursuivi pour rébellion, Younès D. conteste

Au tour de Younès D. de rejoindre la barre. « Je n’ai jamais tenté de me rebeller d’aucune manière », martèle cet entrepreneur dans l’e-commerce.

Le jeune homme est pourtant poursuivi pour outrage, rébellion en récidive, dégradation du bien d’une personne dépositaire de l’autorité publique et violences sur un fonctionnaire de police.

Il conteste avoir refusé de donner sa main aux policiers au moment de son interpellation. « Le poids de mon corps et celui de Benoît D. était sur ma main, je ne pouvais pas la donner », explique-t-il. Il souligne également que les policiers ne lui annoncent pas explicitement qu’ils souhaitent procéder à son interpellation. Il reconnaît en revanche avoir insulté Benoît D., notamment dans le véhicule de police.

Concernant la sangle du lanceur de balle de défense de Benoît D., cassée pendant l’altercation, Younès D. assure que son geste n’était pas volontaire. « J’allais tomber, je me suis tenu à ce que je pouvais », explique-t-il.

Il y a une personne qui a voulu affirmer son autorité devant ses collègues et nous, en portant atteinte à mon intégrité

La procureure lui demande finalement ce qui, selon lui, s’est passé ce 5 novembre. « C’est simple. Il y a une personne qui a voulu affirmer son autorité devant ses collègues et nous, en portant atteinte à mon intégrité », répond-il.

Depuis cette interpellation, Younès D. assure éviter désormais de rester dans le quartier de Montconseil. Il dénonce également un harcèlement judiciaire, affirmant continuer d’être contrôlé en raison d’une inscription au fichier des personnes recherchées alors que son contrôle judiciaire a été levé.

Benoît D. explique, lui aussi, que son quotidien professionnel a changé. Il dit ne plus se rendre à Montconseil de sa propre initiative, mais seulement sur ordre de sa hiérarchie. « Avec la vidéo qui a été diffusée, tout le monde me connaît maintenant », déplore-t-il.

Quatre mois de prison avec sursis requis

Fayçal H., créateur de contenus sur Snapchat et TikTok, est quant à lui poursuivi pour divulgation d’informations personnelles permettant d’identifier ou de localiser une personne dépositaire de l’autorité publique et pour intimidation envers un dépositaire de l’autorité publique.

Il reconnaît que la diffusion de la vidéo de l’altercation auprès de ses dizaines de milliers d’abonnés a pu avoir des « répercussions », mais nie avoir voulu intimider les policiers.

Le parquet requiert à son encontre 100 jours-amende à 10 euros pour la divulgation d’informations personnelles, le policier étant reconnaissable sur les images, mais demande sa relaxe pour les faits d’intimidation.

Concernant Younès D., les réquisitions tranchent avec le nombre d’infractions pour lesquelles il comparaissait : le ministère public demande sa relaxe pour l’ensemble des faits qui lui sont reprochés, à l’exception de l’outrage. La relaxe est également requise pour le policier Tanguy B.

Enfin, contre Benoît D., le parquet requiert quatre mois de prison avec sursis pour violences.

Marie-Mène Mekaoui

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