LE GRAND ENTRETIEN avec Stéphane Troussel : "Qu'Emmanuel Macron nous montre par des actes qu'il n'est pas que le président des riches"

POLITIQUE, RADIO samedi 18 novembre 2017

Par Sarah Ichou @Ichou_Sarah ET Kozi Pastakia @Kozi_P

Pour le deuxième épisode du Grand Entretien, le Bondy Blog reçoit le socialiste, Stéphane Troussel, président du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis. Au programme notamment :  son regard sur la Seine-Saint-Denis, le financement du RSA, les mesures politique de la ville d’Emmanuel Macron

Le Bondy Blog : Vous êtes le président du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis. En quoi consiste votre rôle ?

Stéphane Troussel : Le Conseil départemental de Seine-Saint-Denis, c’est une assemblée de 42 élus, à parité hommes/femmes. Le coeur de métier des départements, c’est beaucoup l’action sociale -la protection de l’enfance, la protection maternelle et infantile- et, depuis 2004, les grandes allocations de solidarité nationale : le RSA, l’accompagnement des personnes âgées en perte progressive d’autonomie, la prestation de compensation du handicap. Puis il y a l’éducation, les politiques publiques volontaires, l’engagement dans la transition écologique,… Au-delà des responsabilités et des compétences de l’institution départementale, je me vois aussi comme un des portes-voix de la Seine-Saint-Denis et de ses habitants.

Le Bondy Blog : Après six mois de silence, Emmanuel Macron s’est enfin rendu en banlieue, à Clichy-sous-Bois et dans les Hauts-de-France. Qu’avez-vous pensé de son discours sur “sa” politique de la ville ?

Stéphane Troussel : Pour moi, c’est un peu Dr Jeykyll et Mr Hyde. C’est Dr Jekyll quand on écoute son discours sur les quartiers populaires et Mr Hyde dans ses actes et sa loi de finance. Les mots sont doux à mes oreilles : la considération, la mobilisation nationale du pays, les habitants des quartiers populaires qui veulent l’égalité, qui veulent être traités comme des citoyens à part entière de la République. Ça me va plutôt bien mais mon problème, ce n’est pas le discours, ce sont les six mois qui viennent de s’écouler avec un certain nombre d’actes : la baisse des emplois aidés, la suppression des crédits de la politique de la ville, l’attaque contre le logement social, les inquiétudes, même s’il les a levées, sur les lignes de métro du Grand Paris Express par exemple en Seine-Saint-Denis. Et puis surtout les actes qui viennent. S’il maintient l’article 52 du projet de loi finance qui veut baisser les APL et ponctionner les organismes HLM, c’est de l’argent en moins pour que les organismes HLM s’engagent dans les projets qu’évoqu Emmanuel Macron. Il va falloir très vite clarifier entre ce discours et les actes.

Le Bondy Blog : Le président de la République a annoncé une série de mesures pour les quartiers populaires, ce mardi 14 novembre, avec notamment le retour des emplois francs.

Stéphane Troussel : La lutte contre les discriminations et le testing, très bien. Les emplois francs, ça a échoué sous François Hollande et Emmanuel Macron, parce qu’Emmanuel Macron en 2013, était peut-être encore Secrétaire Général de l’Élysée. Emmanuel Macron ministre de l’Économie a supprimé les emplois francs. Dans le précédent quinquennat, il y avait eu un objectif de 10 000 créations en trois ans, au final y en a eu 250. Visiblement le dispositif a été modifié sur certains points mais il y a un objectif de 150 000. Tout ce qui favorise l’activité économique et l’emploi, je prends mais je dis “attention, précédemment cette mesure a échoué”.

Le Bondy Blog : Emmanuel Macron a aussi évoqué le retour de la police de proximité, sou l’appellation “police de sécurité du quotidien”. Vous y êtes favorable ?

Stéphane Troussel : Oui, je crois qu’il faut une police républicaine au plus près des gens et qui connaît les quartiers. Les habitants, et notamment les plus jeunes, ne doivent pas voir les policiers que lorsque des actes délictueux sont commis. Il faut définitivement en finir avec cette police de la projection, insufflée sous Nicolas Sarkozy, qui intervient au moment où il y a des difficultés. Il y a eu suffisamment de tensions, d’incidents et parfois de faits graves. Je pense que la police de proximité, c’est le bon moyen pour rétablir de la confiance et pour que les citoyens se disent que la République est la même partout. Il faut que ce soit naturel dans nos quartiers comme c’est naturel de l’autre côté du périphérique de voir des policiers car ce sont des gardiens de la paix.

Le Bondy Blog : Lors de son discours, Emmanuel Macron s’est montré très critique à l’égard des emplois aidés qui sont pourtant considérés comme un véritable coup de pouce pour nombreux élus et associations. Quel est votre avis ?

Stéphane Troussel : Je ne supporte pas ce discours qui consiste à dire que ces emplois aidés seraient des emplois inutiles. Je trouve que c’est d’une violence inouïe pour les personnes qui exercent ces emplois, ces missions d’intérêt général dans les services publics, dans les associations. Il s’agit souvent de contrats aidés mais précaires avec des petites durées de travail, des niveaux de rémunérations légèrement supérieurs aux minimas sociaux. Bien évidemment qu’il y a un problème sur les emplois aidés, sur les débouchés mais il ne faut pas commencer par les supprimer. Il faut se mettre autour d’une table avec le service public de l’emploi, les collectivités locales, les associations, avec tous ceux qui peuvent contribuer à la pérennisation de ces emplois.

Le Bondy Blog : Vous avez engagé un bras de fer avec le gouvernement. La Seine-Saint-Denis ne versera plus le Revenu de solidarité active (RSA) en décembre. Pourquoi ?

Stéphane Troussel : Depuis 2004, date à laquelle le financement des trois allocations de solidarité nationale a été transféré aux départements, l’État compensait 100% des dépenses liées au RSA en Seine-Saint-Denis. En 2017, il ne le compense plus qu’à hauteur de 63,4%. Donc pour financer le RSA, je dois aller chercher dans le budget du département 180 millions d’euros. Le 20 octobre dernier, le Premier ministre a l’engagement d’un énième fonds d’urgence. À un mois de la fin de l’année, je ne sais toujours pas quel sera le montant de ce fond d’urgence ni comment il sera réparti. J’ai voulu poser un acte grave en disant : “Nous ne paierons pas notre dernière mensualité à la caisse d’allocations familiales“. Ça ne mettra pas en danger les allocataires, je le précise. Et j’ai profité de la visite d’Emmanuel Macron dans nos quartiers pour lui faire une proposition. Les 180 millions d’euros que l’État doit à la Seine-Saint-Denis sur la seule année 2017, on en prend une partie pour payer le besoin de financement supplémentaire du RSA et tout le reste on l’utilise pour faire des investissements afin de rattraper les retards du département : des équipements sportifs, des piscines, des rénovations d’écoles, des projets de transport, de la transition écologique, de la réalisation d’espaces verts. Chiche ! Allons-y, là c’est du concret. Il est capable de mobiliser plusieurs milliards d’euros pour venir en aide aux plus riches et il ne serait pas capable de trouver 500 millions en faveur de quelques départements pour avoir des investissements sonnants et trébuchants ?

Le Bondy Blog : Pour vous, Emmanuel Macron est-il, comme certains l’appellent, le président des riches ?

Stéphane Troussel : J’ai repris moi-même cette formule à mon compte parce que je constate les déséquilibres. Il y a des milliards d’euros qui sont mobilisés pour les plus riches de ce pays et il n’y a pas la même mobilisation pour les plus modestes. Je n’attends qu’à être convaincu. Les discours, c’est bien. Qu’Emmanuel Macron nous montre par des actes qu’il n’est pas que le président des riches.

Propos recueillis par Sarah ICHOU et Kozi PASTAKIA