Dans le quartier parisien des Batignolles, les blessures d'une diaspora espagnole en miettes

AMBIANCE vendredi 22 décembre 2017

Par Lucas Alves Murillo @LucasAlRojo

Kiko (à gauche) et son associé dans leur boutique Cap Hispania dans le XVIIème arrondissement de Paris

Près de trois mois après le référendum d’autodétermination, les Catalans étaient appelés aux urnes jeudi pour élire un nouveau Parlement régional. Alors que les partis indépendantistes ont décroché la majorité des sièges, le Bondy Blog s’est intéressé à l’impact de cette actualité sur la communauté espagnole de France. Reportage dans le XVIIe arrondissement de Paris.

Quand on arpente la rue Lemercier, dans le XVIIe arrondissement de la capitale, un bar espagnol au nom évocateur tape à l’œil : Libéric. Si le lieu est devenu, au fil des années, un point de rendez-vous pour quelques habitués d’origine espagnole, aujourd’hui il est surtout fréquenté par de nombreux curieux en quête de saveurs et de produits hispaniques. En poussant la porte de l’établissement, on remarque que l’actualité rattrape ses clients : ce jeudi 21 décembre, les trois partis indépendantistes catalans ont décroché la majorité des sièges au Parlement régional. Un résultat qui pourrait replonger l’Espagne dans l’incertitude politique.

Au comptoir de Libéric, une vieille dame sélectionne quelques tranches de jambons et s’adresse à Pascal, le gérant. “Mais pourquoi cette situation ?”, interroge-t-elle, l’air hagard. “De toutes façons, ils sont comme ça les Catalans. Dans la famille, il y a toujours des problèmes avec eux !”, lâche la dame avant de quitter le bar. “C’est bien vrai !”, abonde une autre femme, assise à une table.

Un peu plus loin, rue Jouffroy d’Abbans, vers Pont Cardinet, c’est un magasin spécialisé dans les produits alimentaires espagnols qui retient l’attention : le Cap Hispania. “Cela fait 20 ans que je travaille dans cette boutique qui a ouvert en 1998. L’objectif est de montrer le savoir-faire espagnol dans la charcuterie et le fromage en veillant à vendre des produits de toutes les régions”, souligne Francisco qui préfère qu’on l’appelle “Kiko” [un pseudonyme très répandu en Espagne, NDLR]. Et ici, même constat qu’à Libéric, la clientèle s’est diversifiée avec le temps. “Au début, une bonne majorité des clients étaient Espagnols mais désormais ce sont toutes les nationalités qui franchissent la porte du magasin”, indique le vendeur originaire d’Andalousie. Une phrase anodine, pourtant lourde de sens.

“Non, la communauté espagnole n’existe plus”

“La seule diaspora que je connaisse, c’est celle des ouvriers et des réfugiés espagnols du quartier du Franc-Moisin et de la Plaine Saint-Denis. Le quartier Cristino Garcia de la Plaine est connu pour être le quartier espagnol”, raconte Santiago*, né en 1968 à Madrid d’un père venant d’Estremadure et d’une mère d’Andalousie. Kiko, lui, est plus fataliste : “La communauté espagnole n’existe plus”, assène-t-il comme une vérité absolue.

Pour Maya, journaliste née en France d’un père galicien et d’une mère castillane, plusieurs facteurs explique ce phénomène. “La France a connu plusieurs vagues d’immigrations, une qui remplaça les travailleurs italiens lors de la Seconde Guerre Mondiale”. Autre explication selon la quadragénaire : la politique de Franco “qui ferma ses frontières” ou encore l’interdiction de la double nationalité. “Jusqu’à la fin mes parents n’ont pas obtenu la nationalité française, jusqu’à repartir vivre en Espagne, en Catalogne”, raconte-t-elle.

“À la retraite, je rentre en Espagne”

Des Espagnols qui repartent vivre dans leur pays. Tomasa fera bientôt partie de ceux-là. Arrivée il y a neuf ans en France pour effectuer des ménages, la quinquagénaire avoue ne pas vouloir rester dans l’Hexagone : “À la retraite je rentre en Espagne pour y vivre”. Lorsqu’elle débarque dans le quartier, Tomasa trouve peu d’associations communautaires, mais “de nombreux Portugais”, qui sont devenus des amis.

La Madrilène passe chacune de ses vacances en Espagne avec sa famille. La seule chose qu’elle connaît de cette diaspora aujourd’hui, c’est lorsqu’elle se rend au consulat, dit-elle. “La communauté espagnole était vivante dans les années 1950 et 1960, avant de s’effacer au profit des Portugais”. Des paroles qui font écho aux souvenirs de Santiago. Il évoque “El Hogar de los españoles“, le foyer des Espagnols situé dans la Plaine-Saint-Denis et appelée “la Petite Espagne. Autrefois fief de la communauté, le quartier s’est progressivement vidé de ses premiers locaux pour laisser place à d’autres populations.

Une diaspora de moins en moins visible

C’est dans les années 1960 que la France voit l’arrivée de milliers d’Espagnols sur son sol. Les premières traces remontent même aux années 1910, notamment en Seine-Saint-Denis. Un autre pic intervient après la fin de la guerre civile (1939) qui condamna à l’exil nombre de républicains. L’immigration espagnole est donc ancienne mais s’est vu surpasser depuis par les nouvelles vagues notamment portugaises et maghrébines.

Le XVIIe arrondissement de Paris a été un point de chute pour de nombreux membres de la communauté espagnole, notamment dans le quartier des Batignolles, du côté de Guy Môquet ou encore vers Wagram. Au fil du temps, les associations d’Espagnols immigrés ou de travailleurs ont disparu de ces quartiers. Bien souvent, elles ont été remplacés par des associations portugaises. Symbole de cette mutation : les devantures et l’intérieur de l’église des Batignolles qui possède désormais une messe dominicale lusophone. Il y a aussi les loges d’immeuble tenues par des femmes espagnoles, notamment les femmes du 6e étage, celles de la rue de la Pompe. Aujourd’hui, ces loges sont reprises par des Portugaises.

“Il préfère se tourner vers l’Allemagne plutôt que la France”

Maya, la journaliste, et sa sœur sont nées en France, tout comme le frère et la sœur de Santiago, avant d’avoir tous deux des enfants à leur tour. Ils sont les exemples de cette immigration espagnole qui compte déjà plusieurs générations sur le sol hexagonal. Pour Maya, son pays d’origine demeure “celui de ses racines”. Et pour Kiko, “La France ? C’est ici que je gagne mon pain et j’ai la chance d’avoir la double nationalité”, indique-t-il tout naturellement.

“Les nouvelles générations veulent voyager, découvrir d’autres pays et représenter leur pays d’origine dans d’autres pays que la France”, estime le vendeur du Cap Hispania, qui tente d’expliquer le peu d’intérêt des jeunes Espagnols pour la France. Tomasa, elle, cite l’exemple de son neveu. “Il vit en Catalogne. Futur ingénieur, il préfère se tourner vers l’Allemagne plutôt que la France comme beaucoup d’autres de son âge”.

Ignazio Tapia Diez, lui, a fait le choix de s’installer dans l’Hexagone. Le jeune homme a étudié à l’École des Arts et métiers à Paris, dans le cadre d’une bourse Erasmus. “Le système scolaire en Espagne offre la possibilité d’étudier une troisième langue en secondaire. Moi j’ai choisi le français et c’est comme ça que ma relation avec la France a débuté, rapporte-t-il. Dans la capitale, j’ai rejoint des organisations d’expatriés, comme l’Hogar extremeño”. Une façon de garder un lien avec son pays malgré les kilomètres. Ignazio note toutefois une différence notable entre sa génération et celle de ses parents et grands-parents.“La culture française, contrairement à la culture anglo-saxonne, est peu présente dans la vie des jeunes en Espagne. Alors qu’à l’époque de mes parents et grands-parents, le pays qui était à la tête du développement et de l’innovation c’était la France”, analyse l’étudiant.

“On est tous Espagnols dans un même pays”

Une chose est sûre, tout ce qui se passe de l’autre côté des Pyrénées est suivi avec attention. “Je vote à toutes les élections françaises et espagnoles”, déclare fièrement Kiko. Si personne ici ne réclame l’indépendance, les événements de la Catalogne du Sud ont relancé la demande de reconnaissance de l’identité catalane. À la question du sentiment d’appartenance à la diaspora, son visage du commerçant se durcit. “Pour moi, Barcelone reste l’Espagne. On est tous Espagnols dans un même pays”, réplique-t-il sèchement.

Le sujet catalan divise. “L’exaltation du chauvinisme de ces gens qui sortent pour crier qu’ils sont Espagnols… Où étaient-ils lorsque le gouvernement effectuait des coupes budgétaires ?”, dénonce Santiago, avant de poursuivre, plus calme : “Détruire l’unité de l’Espagne et voir la Catalogne en dehors est impensable pour eux. C’est aussi le cas pour moi”.

Que l’on soit Andalou pro-référendum ou Catalan anti-indépendance, il vaut mieux éviter certaines questions pendant les repas de famille. L’Espagne reste le “pays des racines” et pour certains une deuxième identité, se conjuguant à celle du pays où ils vivent et élèvent leurs enfants. Un lien entretenu tendrement par Maya, Kiko, Santiago et les autres. Ce dernier, né en Espagne, s’est fait insulté de “gabacho” par “quelques abrutis en vacances” durant sa jeunesse en Espagne. Un sobriquet péjoratif désignant les Français. Peut-être le signe ironique d’une inéluctable évolution.

Lucas ALVES MURILLO

*Prénom modifié