Josué Comoe : "Je veux que mon art soit un lieu d'identification pour les gens"

CULTURE mardi 23 janvier 2018

Par Fatma Torkhani @TFaatma

Originaire de Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Josué Comoe est un jeune artiste peintre et plasticien qui dévoile ses œuvres sur les réseaux sociaux, fédérant ainsi plusieurs internautes autour de lui. Le Bondy Blog est allée à sa rencontre. Portrait. 

Josué Comoe est de ces personnes que l’on découvre par les réseaux sociaux d’abord. Et le moins que l’on puisse dire c’est que ses posts sur Twitter trouvent de l’écho. Sa vidéo publiée début janvier, qui présente l’une de ses œuvres, a été partagée plus de 11 000 fois.

Alors que la pluie et la grisaille parisienne ne cessent de vider les rues, c’est dans un petit café du XIXe arrondissement que nous avons rencontré Josué Comoe. En vrai cette fois. Un lieu propice aux confidences, qui nous a permis de nous retrouver et de découvrir, le temps d’une petite parenthèse, le parcours et l’univers de cet artiste de 23 ans plein de créativité et d’engagements. Le jeune homme, de grande taille, une coupe afro, une fière allure, une chemise à motifs, a le sourire quasi constant.

Peinture signée Josué Comoe

De Dragon Ball Z aux dessins personnels

C’est en Côte d’Ivoire que Josué Comoe voit le jour en 1995. Il arrive en France à l’âge de 7 ans. “Je n’ai pas vraiment de souvenirs de cette période”, confie-t-il. Depuis, il n’y est jamais retourné. “Mes parents y vont souvent mais moi non, je ne sais pas vraiment pourquoi. Ce qui est sûr, c’est que je ressens de plus en plus l’envie d’y aller, je pense que ça va se faire très bientôt“. Enfant, Josué et sa famille ont vécu une courte période à Orléans avant de s’installer à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) où il y habite depuis ses 12 ans.

Au lycée, d’abord scolarisé à Jean-Renoir à Bondy, il finit par aller au lycée Olympe-de-Gouges à Noisy-le-Sec pour suivre l’option Arts plastiques. “Je ne sais pas comment est née cette attirance pour les arts, il n’y a pas vraiment eu d’élément déclencheur. Depuis toujours j’aime bien dessiner. Petit, j’aimais gribouillais dans mes cahiers, la matière arts plastiques était la seule qui m’intéressait au collège”. Nostalgique, il se souvient alors des premiers dessins qu’il faisait. “Je n’avais pas une pratique régulière, mais j’aimais beaucoup regarder les mangas comme Dragon Ball Z et en reproduire quelques-uns, puis un jour je me suis mis à dessiner tout seul avec mon imaginaire”. Et de préciser : “J’ai eu envie de m’exprimer très tôt et j’ai eu ce moyen qui s’est offert à moi“.

“Notre société met tellement de pression pour avoir un diplôme, pour légitimer ce que tu fais, je me sentais obligé de continuer et d’en avoir un aussi”

Pourtant Josué ne vient pas d’un milieu qui le prédestinait à être l’artiste qu’il est aujourd’hui. Son père, éducateur, travaille dans un foyer pour jeunes et sa mère, babysitteur. “Ils ont vite vu que j’étais réellement passionné par ça. Ils se sont un peu inquiétés c’est normal ils, mais ils m’ont toujours soutenu et me soutiennent encore aujourd’hui”.

Alors qu’il n’a que 16 ans, Josué se fait remarquer par un agent lors d’un casting sauvage pendant une promenade… à Citadium ! Il finit par signer chez une agence, Bananas Model, basée à Londres et à Paris. “Cette expérience a m’a permis de gagner un peu d’argent même si c’était de façon irrégulière“. Une fois son bac littéraire en poche, Josué est accepté par la prestigieuse prépa publique Gustave Eiffel de Gagny dont lui avait parlé sa professeur d’arts plastiques au lycée. Mais Josué déchante vite et finit par abandonner la prépa au bout de deux mois. “Je n’ai jamais été un très bon élève, il y avait que les arts plastiques qui m’intéressaient vraiment. En fait, j’ai un problème général avec l’école, la façon d’enseigner, et ça peut vraiment déteindre sur mon moral et même se transformer en dépression”. Il quitte la prépa mais continue à étudier avec comme objectif d’intégrer une école d’arts. “Notre société met tellement de pression pour avoir un diplôme, pour légitimer ce que tu fais, je me sentais obligé de continuer et d’en avoir un aussi”.

“Tu vas pas venir jouer avec une kalash et nous tirer dessus ?”

Il finit par intégrer une prestigieuse école d’art parisienne par ses propres moyens. Au sein de cette école, Josué va vivre un épisode traumatisant. “C’était juste après l’attentat contre Charlie Hebdo. J’étais à la cafet de l’école. Un prof me pose des questions sur ma scolarité puis demande ma confession. Je lui réponds que je suis musulman. Il me rétorque ‘tu vas pas venir jouer avec une kalash et nous tirer dessus ?’ J’étais choqué. Il est parti sur ces paroles sans même que je puisse savoir s’il était sérieux. Il est parti comme si de rien n’était“.

Suite à cet événement, Josué décide de quitter l’école. Des enseignants lui demandent de revenir. Ce n’est qu’un an après ce qui s’est passé que le jeune étudiant rapporte l’incident à la direction de l’école exigeant que des sanctions soient prises. “Eux aussi étaient choqués par ce que je leur racontais, ils ne trouvaient pas ça normal, mais en même temps il y avait les arguments de l’ancienneté et du prestige du prof”.

L’élève entretenait d’excellents liens avec ses camarades de classe. “Je m’entendais avec tout le monde, certains sont encore mes amis aujourd’hui mais c’est vrai que je pouvais me retrouver face à des situations clichés. Certains par exemple venaient me voir pour me parler de rap et certaines filles voyaient en moi le fantasme de l’homme noir”. Et dans ces écoles artistiques, qu’en est-il de la diversité ? Josué n’a pas l’air emballé par ce qu’il a vu. “Dans ma promo, c’était plus de la diversité de l’ordre du quota. Nous étions par exemple que 3 élèves sur 60 à être boursiers”.

“J’ai envie de parler pour toucher le plus de gens possible”

Depuis trois mois, Josué se consacre pleinement à son art. Il a débuté la réalisation d’une série de peintures. “C’est une démarche thérapeutique, avoue-t-il. Je me parle à moi-même, j’essaye de me réapproprier mon image en tant qu’homme noir, de représenter des personnes racisées qui sont mal représentées et enfin de raconter une histoire”.

Cet ambitieux projet émane d’une expérience portée par l’artiste. “Dans le monde de la mode quand j’avais le crâne rasé, je bossais beaucoup plus que maintenant que j’ai une afro. Certains m’ont même demandé de l’enlever”. En somme,on veut ton profil mais pas ta nature“, résume-t-il.

Peinture signée Josué Comoe

Parmi les artistes qui l’influencent, Léonard De Vinci. Il s’est d’ailleurs inspiré de “La Cène” pour l’un de ses tableaux. “C’est un peintre que j’aime particulièrement pour à la fois la maîtrise et le mystère qui se dégagent de ses œuvres. Mais à la place des apôtres, j’ai peint des femmes de toutes les origines car j’ai voulu montrer des femmes qui existent vraiment. Je n’ai pas envie de m’exprimer à leur place car je suis un homme et je ne me le permettrai pas, mais c’était pour moi l’occasion de les peindre telles qu’elles sont”.

Josué se dit aujourd’hui très épanoui et satisfait des retours qu’il a sur ses œuvres. Les réseaux sociaux, son premier lieu d’exposition, lui ont permis de nouer de nouvelles collaborations.”J’ai posté pas mal de messages sur Twitter, sur Instagram où j’ai tout simplement montré mes peintures. J’ai trouvé un très bon public et des soutiens, notamment la communauté afro-féministe”. Finalement, son travail semble avoir porté ses fruits : Josué Comoe va dessiner la couverture du prochaine livre de l’écrivaine Kiyémis et il a enfin trouver une salle où exposer ses peintures, la Demeure des Artistes à Paris. “Avec mes tableaux, j’ai envie de parler pour toucher le plus de gens possible, de donner une touche d’espoir et de parler à des gens comme moi mais aussi de tous les horizons. Je veux que mon art soit convivial et qu’il soit un lieu d’identification pour les gens”. 

Fatma TORKHANI

Crédit photo : Mohamed BENSABER