« On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent. » Ces mots de l’Allemand Bertolt Brecht, écrits il y a près d’un siècle, n’ont rien perdu de leur force.
Ce dimanche matin, à écouter les commentaires politiques et médiatiques, on pourrait presque oublier pourquoi des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue. Les revendications ont disparu derrière les images de vitrines brisées, de bâtiments incendiés et d’affrontements avec la police. Une journée de mobilisation sociale, réduite à un problème d’ordre public.
Au Bondy Blog, cette mécanique nous est familière. Depuis vingt ans, nous racontons les quartiers populaires, leurs luttes, leurs révoltes. Depuis vingt ans, nous observons ces colères collectives réduites à leurs manifestations les plus spectaculaires, sans un mot pour les morts qui déclenchent les révoltes.
Mais qui décide de ce qui mérite d’être qualifié de violent ? Qui a le pouvoir de nommer la violence, de la condamner et, surtout, d’échapper à cette qualification ?
La violence qu’ils ne veulent pas voir
La violence, c’est aussi celle qu’on ne montre pas. Une violence qui brise des vies en silence. Celle de la pauvreté qui frappe 9,8 millions de personnes en France. Celle des 30 500 ménages expulsés de leur logement avec le concours de la force publique en 2025, un quart de plus qu’un an auparavant. Celle des étudiants qui sautent des repas pour pouvoir vivre : selon le baromètre 2025 de la FAGE, 65 % des bénéficiaires interrogés dans ses épiceries solidaires sont contraints de sauter des repas.
C’est aussi la violence institutionnelle d’un pouvoir qui ferme des classes, supprime des postes à l’hôpital, casse les services publics. Depuis 2017, Emmanuel Macron a supprimé l’impôt sur la fortune, durci les conditions d’indemnisation des chômeurs et renforcé les obligations imposées aux allocataires du RSA, désormais exposés à des contrôles intrusifs et à la suspension de leurs allocations. Des choix politiques qui ne portent pas le nom de violence. Et pourtant.
Depuis des semaines, lycéens, étudiants, travailleurs et habitants des quartiers populaires dénoncent la dégradation de leurs conditions de vie. Ce samedi, leurs colères se sont rencontrées dans la rue.
Mais à peine les cortèges dispersés, le débat a changé de terrain. Le Premier ministre Sébastien Lecornu somme chacun de « choisir son camp », entre la République et les casseurs, et met en cause La France insoumise. À les entendre, le péril qui nous guette ne serait donc pas la progression des extrêmes droites et des régimes autoritaires, mais cette fameuse « ultragauche », dont on ne sait pas bien ce qu’elle désigne.
Et quelle place, dans ce récit, pour les violences exercées par les forces de l’ordre ? À Saint-Étienne, un manifestant de 17 ans a eu la main arrachée par l’explosion d’une grenade policière. Ce jeune vient grossir les rangs des personnes blessées ou mutilées lors d’interventions policières depuis le début du mouvement.
Une répression sourde
Depuis le début du mouvement lycéen, plus de 200 élèves ont été blessés et 24 enquêtes ont été ouvertes par l’IGPN. Plus de 6 700 mineurs ont par ailleurs été placés en garde à vue depuis la mi-septembre. Des chiffres vertigineux, qui disent aussi la réponse répressive qu’on leur oppose. Mais les blessures infligées aux corps semblent peser manifestement moins lourd que les dégâts infligés aux biens.
En 1967, Martin Luther King, défenseur infatigable de la non-violence, rappelait qu’une émeute était « le langage de ceux qu’on n’entend pas ».
Plus récemment, la rappeuse Casey s’attaquait frontalement à cette injonction à la docilité. Dans une prise de parole, elle ironise sur ce qu’on attend des personnes en colère : « Je veux bien t’entendre mais dis-le moi gentiment que ça soit pas trop inconfortable. » Avant d’évoquer l’envie, parfois, d’envoyer « un crachat dans ta gueule ».
Tout est là. On exige donc des révoltés qu’ils trouvent les mots justes, le ton mesuré, les formes acceptables. Qu’ils rendent leur colère présentable pour qu’elle mérite enfin d’être entendue. Mais depuis quand faudrait-il être poli pour avoir raison ? Ils voudraient que la colère se taise. Ils feraient mieux de se demander pourquoi elle gronde.
Héléna Berkaoui
Photo : Léon Geoni