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Cet été, en toute détente, des internautes ont pris l’habitude de publier des vidéos de paysages spectaculaires, filmées dans des endroits reculés en montagne. A priori, rien d’incongru ni de particulièrement original. Les commentaires racistes qui accompagnent ces vidéos sont, en revanche, plus dérangeants. « Un des rares endroits en France sans wallah, wesh, machallah où tu peux être en sécurité » ou encore « Un des rares endroits où tu ne verras pas de voilée ». L’une de ces vidéos a été supprimée. Mais, en réponse, de jeunes voyageurs racisés ont partagé des images de leurs propres randonnées, assorties d’un cinglant et prometteur : « On arrive ! »

Il y a quelque chose d’assez savoureux dans cette nouvelle trend du « pas de wesh ni de wallah ici : on arrive ». À première vue, c’est une énième tendance comme en enfantent chaque jour les réseaux sociaux. Une manière de détourner les codes d’un discours identitaire devenu tellement prévisible qu’on peut désormais en anticiper les répliques. Mais derrière la blague se joue peut-être quelque chose de plus profond : une manière de dire « nous aussi, nous sommes ici chez nous ». Il y a une idée qui revient régulièrement, parfois explicitement, parfois de façon beaucoup plus subtile : certains espaces de France appartiendraient davantage à certains Français qu’à d’autres.

Il y aurait, d’un côté, les quartiers populaires, les terrains de football, les kebabs, les barbershops, les centres commerciaux, les vacances au bled ou en Thaïlande. Et puis, de l’autre, la « vraie » France, la France éternelle : ses montagnes, ses petits villages, ses chemins de randonnée, ses lacs, ses forêts, ses châteaux, son patrimoine et ses panoramas photographiés au coucher du soleil. Comme si le territoire français pouvait lui aussi être séparé selon les origines sociales et ethniques de ceux qui l’occupent.

Amine le Conquérant, ce jeune homme d’origine marocaine qui partage sur Instagram sa passion pour l’histoire des châteaux, en a fait les frais. Il a subi des insultes racistes pour avoir eu l’outrecuidance de s’aventurer sur un terrain qui lui serait interdit simplement parce qu’il est maghrébin. En leur temps, les étudiants de Sciences Po bénéficiant du parcours dédié aux élèves de lycées de quartiers prioritaires ont subi les mêmes avanies. Eux aussi, ils étaient jugés indésirables dans ce temple de l’élitisme français. Mais ils ont résisté, ils sont restés et ont décroché leur diplôme.

La lassitude est forte face à la multiplication des insultes racistes, des relégations spatiales et des rejets identitaires. Dans ce cas, la réponse la plus intéressante n’est peut-être ni de crier plus fort ni de céder aux provocations. C’est d’y aller.

D’aller marcher dans les Alpes en survêtement et en baskets. De monter dans les Vosges en parlant comme on parle dans son quartier. De découvrir les villages du Sud-Ouest. De se prendre en photo devant un lac et de mettre en légende un bon vieux : « Wallah, c’est magnifique ! » Pas pour provoquer. Pas pour demander la permission. Et encore moins pour démontrer une quelconque intégration. Simplement parce qu’on en a envie.

Parce qu’être racisé ne signifie pas être assigné à certains endroits du territoire. Parce qu’avoir un vocabulaire populaire, parfois largement emprunté à la culture maghrébine, ne retire pas le droit de jouir de la beauté des paysages français.

On peut dire « wesh », « wallah » ou « frère » et trouver les Pyrénées sublimes. On peut avoir grandi dans une cité et aimer la randonnée. On peut avoir des parents algériens, marocains ou tunisiens et connaître certains coins de France mieux que des personnes dont la famille y est enracinée depuis plusieurs générations.

Finalement, c’est peut-être là que l’humour devient une arme redoutable.

Parce qu’au lieu de répondre à la crispation identitaire par une autre crispation, on fait exactement l’inverse de ce qui est attendu de nous. On vient, on marche, on mange un sandwich au bord d’un lac, on prend des photos, on fait voler les drones. Puis on partage sur les réseaux sociaux, comme un pied de nez. Tranquillement, sans drame, avec humour.

Et on repart heureux. Avec nos « wesh », nos « wallah », nos accents, nos parents, nos amis, nos codes et tout ce qui était supposé nous rendre illégitimes dans certains endroits. C’est une forme de résistance tranquille. Presque insolente dans sa banalité. Une manière de dire : vous ne nous aimez peut-être pas, mais vous allez devoir faire avec nous.

Pas parce que nous allons conquérir votre territoire. Parce que c’est aussi le nôtre.

Ce que dit aussi cette histoire, c’est que certains Français autoproclamés « de souche » ne supportent pas que les mots « wesh » et « wallah » aient dépassé la sphère franco-maghrébine. Ces mots se sont démocratisés grâce à des vecteurs culturels puissants, comme le rap ou le cinéma. Le rap lui-même n’est d’ailleurs plus nécessairement subversif : il est devenu pop, mainstream, omniprésent. Beaucoup de jeunes Blancs ont ainsi intégré naturellement ces expressions à leur vocabulaire.

On a donc plutôt affaire à une fachosphère qui prétend résister, à la manière d’Astérix et ses compères contre les Romains, à une supposée invasion culturelle qui viendrait transformer la France. Mais le phénomène est déjà largement accompli et ceux qui prétendent le combattre n’ont rien pu y faire à leur grand désespoir. Le fait que certaines personnes racisées appuient là où ça fait mal, en employant ces mots pour rire, provoquer ou faire du rage bait – poster des contenus agaçants pour faire réagir – n’est finalement que l’aboutissement, mis en scène et poussé à l’extrême, d’une évolution qui s’est produite assez naturellement dans la société française.

Car derrière ces quelques mots se joue surtout une transformation générationnelle. Les descendants d’immigrés prennent leur place entière dans le paysage français. Contrairement à leurs aînés, ils ne ressentent plus nécessairement la même obligation de se faire petits, de gommer leurs références ou de ne pas faire de vagues.

Ils ne demandent plus la permission d’être français tout en étant issus de l’immigration. Ils sont simplement là, avec leurs références, leur humour, leur musique et leur manière de parler. Et c’est peut-être précisément cela qui dérange : non pas que les mots « wesh » et « wallah » existent, mais qu’ils ne soient plus cantonnés aux personnes auxquelles on les associait autrefois.

Derrière la question du langage se pose finalement une question beaucoup plus vaste : celle de l’appropriation du territoire.

Certains mesurent l’intégration à la capacité de parler français, de respecter les règles communes ou d’adopter certaines habitudes. Mais il existe une dimension beaucoup moins visible : le sentiment d’être légitime quelque part. Celui de se sentir chez soi dans un lieu, de pouvoir l’investir et y circuler sans avoir l’impression d’y être seulement invité.

Sur le papier, la France appartient à tout le monde. Mais, symboliquement, certains espaces ont longtemps pu sembler appartenir davantage à certains qu’à d’autres. Il ne s’agit évidemment pas de frontières physiques : personne ne sera empêché d’aller randonner dans les Alpes parce que ses parents sont algériens. Mais il existe des lieux où certains se sentent spontanément légitimes et d’autres beaucoup moins. Des endroits dont on se dit inconsciemment : « c’est chez eux » ou encore pire « c’est un truc de Blancs ». Et c’est peut-être ce qui est en train de changer avec les deuxième, troisième et quatrième générations.

Elles ne veulent pas seulement vivre en France. Elles veulent aussi faire partie de son imaginaire. En se mettant en scène sur ces territoires, elles investissent pleinement les lieux. Et c’est précisément pour cela que le « pas de wesh ni de wallah ici : on arrive » est plus intéressant qu’une simple blague. Car, au fond, « on arrive » signifie « on est là ». Et surtout : « on est chez nous aussi », dans une forme de retournement du célèbre slogan du Front national, devenu Rassemblement national.

Le phénomène est important parce qu’il ne consiste plus seulement à faire entrer des références maghrébines dans la culture française. Il voit aussi des descendants d’immigrés investir pleinement la culture et les territoires français sans avoir à renoncer à ce qu’ils sont.

C’est une forme d’intégration qui ne passe plus par l’effacement, mais par l’affirmation.

Pendant longtemps, on a imaginé l’intégration comme un mouvement allant d’un point A vers un point B : il aurait fallu quitter progressivement sa culture d’origine pour rejoindre la culture française. Mais la réalité est beaucoup plus intéressante. Les descendants d’immigrés ne choisissent pas nécessairement entre deux territoires, deux cultures ou deux identités. Ils ne retranchent rien : ils ajoutent, mélangent les héritages et manifestent ainsi leur attachement à la France.

Et c’est peut-être cela que certains ont encore du mal à accepter : non pas que les descendants d’immigrés vivent en France, mais qu’ils puissent revendiquer leur appartenance à la France avec la même évidence que n’importe qui d’autre.

Ces jeunes apportent finalement la meilleure réponse au fantasme d’une France culturellement homogène. Sans engager de grande bataille idéologique, ils proposent une cohabitation quotidienne, parfois forcée, souvent imparfaite et, finalement, assez drôle.

Vous vouliez une France sans « wesh » ni « wallah » ?

Dommage. On arrive !

Sofiane Zerouala 

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