Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Douze ans après « Qu’Allah bénisse la France », Abd-Al Malik revient sur grand écran. L’artiste, qui n’a rien perdu de son engagement, propose cette fois un film qui témoigne du passé esclavagiste du pays des droits de l’homme.

« Furcy, né libre » est un film adapté du roman éponyme de Mohamed Aïssaoui. Il retrace le combat de Furcy, un homme réduit en esclavage sur l’île de la Réunion. Ce dernier mène une bataille judiciaire après avoir découvert, à la mort de sa mère, des documents qui pourraient le rendre libre.

Rencontré lors de la sortie du film et quelques jours avant le ciné-débat du Bondy blog, Abd-Al Malik s’est longuement entretenu avec nous afin d’évoquer la genèse de ce projet, son engagement pour la mémoire de l’esclavage et son combat pour l’abrogation du Code Noir. Entretien. 

Comment t’es venue l’idée d’aborder de l’histoire de l’esclavage ?

Lorsqu’on parle de l’esclavage, on ne parle que des États-Unis ou des pays anglo-saxons, comme si la France et l’Europe n’avaient rien à voir avec ça. Or la France a fait partie des grands pays esclavagistes à l’époque. Certaines choses sont liées à cette histoire dont on vit les conséquences encore aujourd’hui.

Avec « Furcy », je voulais surtout montrer que l’esclavage n’est pas uniquement l’histoire des noirs mais que cela nous concerne tous

Si nous avons envie de faire peuple, il est essentiel que nous puissions regarder les parts sombres de notre histoire. Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai regardé la série « Roots » quand j’étais jeune. À l’école, il y avait deux-trois lignes sur le passé esclavagiste de la France, rien de plus. En devenant adulte, j’ai davantage été sensibilisé à ce sujet et au gré des rencontres. J’ai pu travailler sur le film « The Birth of a Nation » pour lequel j’ai fait la voix française et rencontré le réalisateur Nate Parker. Avec « Furcy », je voulais surtout montrer que l’esclavage n’est pas uniquement l’histoire des noirs mais que cela nous concerne tous.

Comment as-tu eu connaissance de l’histoire de Furcy ?

En 2010, j’ai fait un concert sur l’Île de la Réunion. Après le show, des jeunes viennent me voir avec le livre de Mohammed Aïssaoui. Ils voulaient en faire une pièce de théâtre et que je la mette en scène. En lisant le livre, j’ai senti que je n’étais pas encore prêt à raconter cette histoire. Pour la mettre en scène, il fallait bien plus qu’être seulement sensibilisé à l’esclavage. Puis, entre-temps, beaucoup de choses se sont passées.

La même année, j’ai participé à la journée de commémoration de l’esclavage à Nantes aux côtés de Françoise Vergès et Patrick Chamoiseau. Plus tard, j’ai travaillé avec Nate Parker. Puis au moment de l’affaire George Floyd, le producteur Étienne Comar est entré en contact avec moi pour me dire qu’il avait acheté les droits d’un livre. Il s’agissait du livre de Mohammed Aïssaoui. Presque dix ans jour pour jour après ce concert à la Réunion, je me sentais enfin prêt à raconter cette histoire.

Était-ce une évidence pour toi de donner le rôle de Furcy à Makita Samba ?

Le casting a quand même pris pas mal de temps. J’ai casté énormément de gens en France et à la Réunion. J’ai rencontré Makita il y a quelques années lorsque je jouais au théâtre. Nous avions pris le temps de discuter et j’avais aimé son point de vue sur le métier d’acteur et la fonction du théâtre dans la société. Je l’ai vu l’année d’après dans « Les Olympiades » de Jacques Audiard.

Durant le casting, j’ai demandé à le voir. Dès qu’il est venu, j’ai su que c’était lui. Sachant que Furcy n’allait pas parler énormément, il me fallait un acteur expressif par son regard, son attitude et sa manière de se mouvoir dans l’espace. Lui et moi, nous nous sommes tout de suite entendus.

La question de l’esclavage a longtemps été omise des programmes scolaires. À travers ce film, souhaitais-tu réparer cet « oubli » de l’Éducation Nationale que tu as connu lorsque tu étais jeune ?

Il y a toujours cette volonté de faire un style de cinéma qui va au-delà du septième art. Une œuvre artistique qui a vocation à faire bouger la société. Nous avons mis en place un livret pédagogique avec l’Éducation nationale à destination des collèges et des lycées pour qu’on n’ait plus que seulement quelques lignes sur ce sujet.

L’autre combat est d’abroger ce Code Noir

L’une de mes inspirations pour ce projet était Rachid Bouchareb (réalisateur de « Les Indigènes » ndlr) qui avait énormément œuvré pour les tirailleurs à l’époque. J’ai fait énormément de projections dans des cadres scolaires. Il y a également le fait que le Code Noir n’ait toujours pas été abrogé. J’ai écrit une lettre à la présidente de l’Assemblée nationale en ce sens appuyée par des députés guadeloupéens. L’autre combat est d’abroger ce Code Noir. Nous attendons encore sa réponse.

Parallèlement au film, tu as conçu une bande-originale « Furcy Héritage » où tu as réuni plusieurs rappeurs dont Youssoupha, Mac Tyer ou encore Lino. Comment s’est passée la conception de cet album ?

L’album s’est fait après le tournage du film. Je voulais qu’ils le voient afin d’écrire. Tout le monde a été partants dès le départ. Le rap parlait d’injustice et d’esclavage avant que le cinéma s’en saisisse. Je me rappelle « Les tam-tam de l’Afrique » de Shurik’n, du Minister A.M.E.R. Avec ces rappeurs, qui sont aujourd’hui le cœur battant de la pop culture, on voulait faire un projet puissant et intergénérationnel.

Finalement ce film s’inscrit dans une ligne directrice que tu suis depuis tes débuts: rassembler et instruire ton public. À l’heure où les propos clivants, discriminants voire racistes sont légion, comment parviens-tu à maintenir ce cap sans te décourager ?

Il est important de rester cohérent. Mon plus grand combat est celui-là. Si tu remontes cinq, dix, vingt ans en arrière, mon message n’a pas changé. La cohérence est ma colonne vertébrale et c’est ce qui me fait avancer. Enfin, il y a une citation de Jacques Prévert que j’adore : « Il s’agirait d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple ».

Propos recueillis par Félix Mubenga 

Articles liés

  • Decolonial Film Festival : renouer avec le cinéma politique loin des paillettes de Cannes 

    Pour sa troisième édition, le Decolonial Film Festival revient du 11 au 24 mai 2026. Ces dates vous parlent ? Vous imaginez un tapis rouge, le sud de la France, des flashs et des robes interminables ? Le calendrier n’a rien d’anodin : le DFF se déroule au même moment que le festival de Cannes. Il en est une contre-proposition.

    Par Rania Merini
    Le 23/05/2026
  • « Se réapproprier le narratif et les images » : la démarche d’Alain Gomis avec Dao

    Dao, sixième long métrage du réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis, est en salles depuis le 29 avril dernier. Cette fresque raconte l’histoire d’une famille guinéo-sénégalaise à travers deux temps et deux lieux différents : un mariage en banlieue parisienne et une cérémonie rituelle en Guinée-Bissau. En entremêlant ces deux rassemblements, Alain Gomis explore des thèmes comme la transmission, les identités multiples, le deuil, le mariage ou encore l’héritage colonial. Interview.

    Par Aissata Soumare
    Le 03/05/2026
  • « Ce qu’il reste de nous » : l’humanité palestinienne au fil des générations

    Réalisé par Cherien Dabis, le film raconte l’histoire d’une famille palestinienne, de 1948 à nos jours. La réalisatrice, aussi actrice dans son film, met en lumière les blessures profondes de l’exil forcé et de la dépossession des terres. Ces traumatismes, légués de génération en génération, laissent en chacun l’empreinte indélébile du sentiment d’injustice.

    Par Rania Merini
    Le 17/03/2026