Le Decolonial Film Festival est une initiative culturelle indépendante qui met à l’honneur des films aux regards rares et des récits affranchis d’imaginaires coloniaux. Au-delà des simples enjeux de diversité ou de représentation, la programmation donne à voir des images et des points de vue rarement valorisés dans le cinéma mainstream, dominé par les logiques capitalistes et les récits occidentaux. « Le DFF se veut être une contre-culture, qui se soustrait à la culture et au regard dominant : capitalisme, patriarcat et colonialisme », précise Mathilde, coordinatrice et communicante.
Le festival offre ainsi un espace de diffusion et de discussion pour des œuvres réalisées par des cinéastes issu·es de diasporas elles-mêmes héritières d’une histoire coloniale. À Cannes et au cinéma, l’heure est à l’aseptisation politique. Dans la catégorie de la meilleure esquive, nous pouvons citer cette année Gilles Lellouche. L’acteur a refusé de répondre à une question politique posée par un journaliste de Paroles d’honneur, alors même qu’il est l’acteur principal d’un film consacré à Jean Moulin.
Pendant ce temps, le Decolonial Film Festival s’installe dans plusieurs salles de Paris, Saint-Denis, Ivry et d’autres villes de la région parisienne pour redonner au cinéma ses couleurs politiques et permettre aux publics de les comprendre et de les discuter.
Au DFF, pas de jury, pas de prix, ni de compétitivité, mais plutôt un objectif de solidarité et de liberté des associations culturelles, politiques et médiatiques qui constituent le comité de programmation. Le comité comprend notamment Tsedek! collectif juif décolonial, Tonnerre, ciné-club féministe, ou encore Mémoires Diasporas, média sur l’histoire de l’immigration ouest-africaine. Chaque structure est libre de choisir un film qui fera l’objet d’une séance pendant le festival, en suivant l’un des thèmes suivants : Amours, Héritages, Résistances, Diasporas, Spiritualités.
Le point de départ : le génocide en Palestine
« De nombreux festivals de cinéma ne prenaient pas position sur le génocide en Palestine, ça a été le déclencheur », retrace Sam Leter, coordinateur·ice et programmateur·ice. Le DFF est né d’un sentiment d’oppression et de censure, alimenté par le silence de nombreuses institutions culturelles et les retraits de subventions quant aux prises de position sur le génocide en Palestine. La première édition en mai 2024, prise d’une urgence viscérale, raconte le besoin des citoyens et citoyennes de s’exprimer, de se renseigner et de dialoguer dans une quête de vérité.
Cette première édition a été le point d’entrée vers de nombreuses projections ponctuelles organisées tout au long de l’année par les membres du festival, jusqu’au prochain festival en mai 2025 programmé, lui, par le comité. « Au-delà de la sélection de films, ce qui nous intéresse, c’est la rencontre », indique Sam Leter.
Le but, quand les gens viennent voir nos projections, c’est que les films leur inspirent une forme d’engagement, pour ne pas rester dans un rôle de spectateur passif
Après chaque projection, les membres du DFF animent un temps d’échange entre le public, les cinéastes et/ou des expert·es invité·es. La diversité des associations réunies au sein du comité favorise la rencontre de publics et de communautés aux affinités variées pour créer des discussions et encourager à la mobilisation.
« Le but, quand les gens viennent voir nos projections, c’est que les films leur inspirent une forme d’engagement, pour ne pas rester dans un rôle de spectateur passif », souligne Sam Leter. Par ailleurs, la rencontre s’opère également par la décentralisation de Paris comme unique pôle de diffusion. En s’acheminant de villes en villes, le DFF met un point d’honneur à croiser les populations de Paris et de ses banlieues et à garder ses événements accessibles aussi bien physiquement qu’économiquement. « 3,50 euros la place au Luxy, à Ivry, c’est parce qu’historiquement, la ville est de gauche, c’est précieux », salue Sam Leter.
C’est quoi « décoloniser le cinéma » ?
Pour Mathilde et Sam, décoloniser le cinéma ne consiste pas seulement à parler de colonisation ou de décolonisation à l’écran. Il s’agit aussi de transformer la manière même de raconter les histoires : se demander « par qui ? » et « pour qui ? », sortir des récits occidentaux traditionnels centrés sur un héros individuel, faire exister le collectif, la mémoire, les territoires ou encore l’invisible.
« Les choses qui en sortent sont fortes car il y a tout un travail de textures, de sonorité pour mettre en lumière une culture totalement libérée des regards coloniaux », revendique Sam Leter. Loin des standards narratifs imposés comme norme dans le cinéma occidental dominant, le festival revendique un autre langage cinématographique, capable de traverser les frontières culturelles sans reproduire les rapports de domination.
Cette année, le film d’ouverture « Do you love me » est un film réalisé par Lana Daher. Elle rassemble des images de près de 200 films libanais, des archives personnelles et médiatiques articulées dans un montage créatif qui donne à voir le Liban presque comme une personnification à travers son peuple.
Pour l’ouverture comme pour la clôture, le film est choisi par l’équipe du DFF et non pas par le comité. Les œuvres doivent être une avant-première en France au mieux, ou un film qui n’a été que très peu montré. « Do you love me est arrivé peut-être 2 ou 3 semaines avant le début du festival. C’était une évidence », explique Maya, programmatrice du festival.
On a parmi nous des rêveur·euses, des poètes qui aiment la métaphore
Mais comment faire des choix de programmation alors que les publics sont si divers ? Comment éviter qu’une partie du public ne passe à côté de l’essence même d’un film ? Au fond, comment ne pas devenir trop niche ? Leur réponse est claire : en insufflant cette même diversité au sein du groupe de personnes chargées de la programmation.
« On a parmi nous des rêveur·euses, des poètes qui aiment la métaphore, mais on a aussi Élisa, qui est très pragmatique et qui n’hésite pas à nous dire “J’ai pas compris là, les frères” », sourit Maya. Les films sont ainsi choisis avec l’idée de parler à un public large. Pour les membres du DFF, un cinéma décolonial, précis, situé et parfois perçu comme « niche » peut malgré tout être universel. Le cinéma décolonial serait alors un nouveau langage que chacun peut s’approprier, sans jamais trahir l’intention et la portée politique du sujet.
« Si le RN passe, on y passe aussi »
Pour cette édition 2026, les programmatrices du DFF observent un changement dans les films qu’elles ont reçus. Pour Maya, aucun doute sur le fait que ce changement est symptomatique du climat politique actuel et de l’approche de l’élection présidentielle de 2027. À l’heure d’une normalisation progressive du fascisme et du parti d’extrême droite, les œuvres proposées sont plus que jamais traversées par la notion de résistance.
« C’est peut-être le dernier DFF avant le fascisme », redoute Maya. Les années précédentes proposaient davantage de romances ou d’autres histoires culturelles, cette année, l’heure est à la lutte.
Rania Merini
Photo issue du film « Do you love me » réalisé par Lana Daher