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Dao, sixième long métrage du réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis (L’Afrance, 2001; Andalucia, 2008; Félicité, 2017), est en salles depuis le 29 avril dernier. Cette fresque de trois heures raconte l’histoire d’une famille guinéo-sénégalaise à travers deux temps et deux lieux différents : un mariage en banlieue parisienne et une cérémonie rituelle en Guinée-Bissau, organisée un an après le décès du père pour l’élever au rang d’ancêtre. Selon les traditions de la communauté manjaque dont il est originaire, un défunt doit toujours revenir dans son village, physiquement ou symboliquement.

Le film tourne autour de la figure principale, Gloria, interprétée par Katy Correa qui va marier sa fille et qui participe à ce rite funéraire. En entremêlant ces deux rassemblements, Alain Gomis explore des thèmes comme la transmission, les identités multiples, le deuil, le mariage ou encore l’héritage colonial. Des sujets qui résonnent particulièrement au Bondy Blog. Entretien. 

Comment est né ce film ?

En 2018, un an après la mort de mon père, nous avons organisé avec mes frères et sœurs la cérémonie que l’on voit dans le film. J’ai vécu un moment très fort et beau, que j’ai eu envie de partager, sans savoir au départ sous quelle forme. Ces deux événements, le mariage en banlieue parisienne et ce rituel en Guinée-Bissau, permettaient de faire dialoguer ces familles présentes sur deux continents, de relier les moments de joie mais aussi les incompréhensions. Je voulais également montrer ces cérémonies dans leur modernité, car même en France, dans les diasporas, il existe une vision stéréotypée de ce qui se fait en Afrique.

Dans une interview, vous avez expliqué que l’un des objets du film consiste à se séparer d’une sorte d’image jugeante et hiérarchisante posée sur certaines cultures et sur un certain nombre de visages. Pouvez-vous en dire plus sur cette affirmation ?

Je voulais faire un film collectif. C’est pour cela que, dès le début, on voit des images du casting et des répétitions, où je pose des questions aux acteurs sur ce qu’ils souhaitent ou non incarner. Le point de départ, ce sont des conversations.

Le casting devient alors un espace de témoignage face caméra. Dao contient beaucoup de joie, mais il est aussi traversé par des parcours difficiles. Et ces images de casting permettaient de faire apparaître cette réalité. J’ai demandé aux participants comment ils souhaitaient se représenter, en précisant qu’il y aurait aussi une part de fiction.

L’enjeu était de reprendre la parole et l’image, de permettre aux personnes de se reconnaître

Beaucoup d’hommes disaient ne pas vouloir être réduits à des rôles de délinquants, et les femmes refusaient des personnages stigmatisants. L’enjeu était de reprendre la parole et l’image, de permettre aux personnes de se reconnaître, de sortir des représentations stéréotypées.

Peut-on dire que Dao se situe entre documentaire et fiction ?

Oui, c’est un film hybride. Avec cette méthode de tournage, on peut penser au documentaire, mais il était important pour moi qu’on comprenne qu’il s’agit aussi de fiction. La fiction est un outil qui permet d’aborder certaines questions. Il y a eu beaucoup d’improvisation, et c’était hyper agréable de voir le film se construire de cette manière.

L’idée était de prendre du plaisir à s’exprimer, de faire participer chacun à l’aventure, tout en abordant des thèmes simples et universels : la transmission, l’identité, les relations familiales, le deuil. C’est un film dans lequel chacun peut se retrouver.

Ce film est-il aussi une réponse au climat politique et médiatique actuel en France ?

Indirectement, oui. Je me disais qu’il ne fallait pas s’excuser d’exister. Ce n’est pas un film pour expliquer ou revendiquer une humanité, cela devrait être acquis. On n’arrête pas de nous enfermer dans quelque chose où l’on oublie presque de vivre. Il faut toujours se justifier, ça nous fatigue et nous épuise. Le plus important, c’est de se libérer du regard des autres pour se parler à soi-même.

Le titre du film Dao est un terme chinois qui signifie “un mouvement perpétuel et circulaire, qui coule en toute chose et unit le monde” ? Pourquoi ce titre ?

C’est un mot qui échappe à une définition stricte. Il est question d’union, des êtres, de la nature, du cycle de la vie. Ce sentiment de faire partie d’une même humanité.

C’est aussi pour cela que les deux cérémonies dialoguent dans le film. On parle souvent de ces villages comme du passé, mais je voulais rompre avec cette vision figée et ethnographique. Ces pratiques sont vivantes, contemporaines.

Justement, que critiquez-vous dans ce regard ethnographique ?

Il y a eu un cinéma qui se voulait scientifique, explicatif, presque comme si les personnes filmées ressemblaient à des colonies de fourmis, pour reprendre l’expression du cinéaste Ousmane Sembène. Pendant le tournage, certaines choses nous faisaient hésiter, comme filmer ou non les sacrifices des animaux par peur du regard.

Il faut reprendre le narratif et se réapproprier ces images

On se demandait comment elles seraient perçues, ils vont penser que l’on est des sauvages. Et pour moi c’est une sorte de négation de soi qui peut être dangereuse d’une certaine façon, quand on n’assume plus qui on est par peur du regard. C’est la raison pour laquelle il faut reprendre le narratif et se réapproprier ces images.

L’une des scènes les plus marquantes du film montre un aîné du village évoquer, pour la première fois, les massacres de l’armée portugaise en Guinée-Bissau. Comment expliquez-vous l’émergence d’un tel moment ? La présence de la caméra a-t-elle joué un rôle ?

La personne qui parle est mon grand cousin, et il évoque son père, qui est mon oncle. J’ai appris ces faits en même temps que l’équipe de tournage, derrière la caméra. Le thème de départ était la guerre, mais beaucoup de choses n’avaient jamais été racontées.

Ces silences existent dans de nombreuses familles, parce que ce sont des traumatismes. Les parents avaient peu raconté, c’est un constat que l’on a pu faire dans tous les entretiens menés, que ce soit en France, en Guinée, et au Sénégal.

Cela permet aussi de voir les anciens autrement, non pas comme des figures fragiles, mais comme des combattants. De la même manière, les échanges entre les femmes du village et Gloria sur les relations avec les hommes n’étaient pas écrits. Elles ont choisi de parler de leur vécu et j’ai transposé leur message. J’ai parfois eu le sentiment d’être spectateur de mon propre film, et c’était très agréable et précieux de leur laisser cet espace de parole.

Souhaitez-vous continuer d’explorer ces thématiques ?

Oui, bien sûr. Si l’on ne recueille pas ces récits, ils disparaissent. Cela crée des vides, des manques. Mais il ne s’agit pas seulement de glorifier, une culture est vivante, elle évolue sans cesse. Dès qu’on fige une identité, elle meurt. L’enjeu est de participer à ce mouvement.

Quelles ont été les premières réactions au film ?

Nous ne l’avons pas encore montré dans le village en Guinée, mais il a été projeté au Sénégal. Les réactions ont été très fortes, marquées par une grande fierté. Cela m’a touché et surpris. Il y avait une vraie envie de montrer notre culture, de partager et d’affirmer ce que l’on est.

Propos recueillis par Aïssata Soumaré

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