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À leur sortie de la prison de Rennes en 1962, le cinéaste Yann Le Masson filme un groupe de militantes algériennes et leur donne la parole. Plus de 50 ans plus tard, la bande-son a disparu. C’est le point de départ du travail du réalisateur Raphaël Pillosio qui a entrepris de retrouver ces femmes. Un travail de 12 ans, entamé en 2010, pour redonner voix à celles que l’histoire a réduites au silence après la guerre d’Algérie. Interview.

Votre film parle du destin méconnu de femmes engagées pendant la guerre d’indépendance d’Algérie. Pourquoi avez-vous voulu mettre en avant cette histoire ?

Il y a 20 ans, j’ai réalisé un film sur des cinéastes français qui avaient fait des films contre la guerre d’Algérie pendant la guerre. Le plus connu d’entre eux s’appelle René Vautier. Il y avait aussi Cécile Decugis, Pierre Clément, Yann Le Masson et Olga Poliakoff. Je suis resté assez proche de tous ces cinéastes.

Je voulais que la question que pose le film et de ma rencontre avec ces femmes

Yann, à l’époque, avait déjà commencé à me parler de ces images d’archives qu’il avait retrouvées. Au départ, il avait l’idée d’en faire un film, mais il ne s’y est jamais mis. J’ai essayé de le pousser, puis il m’a dit « moi, je ne le ferai jamais, fais le toi ». C’est comme ça que je suis rentré dans cette histoire, à travers le travail de Yann. Ça m’a semblé assez logique d’essayer de creuser, d’essayer de comprendre qui étaient ces femmes et qu’est-ce qu’elles avaient fait.

Je voulais que la question que pose le film et de ma rencontre avec ces femmes. Qu’est-ce qui s’est passé après ces images-là ? Je voulais que ces images soient le point de départ de ce qui s’est passé après, et non pas qu’elles reviennent forcément sur leur passé de militantes et de tout ce qu’elles ont accompli pendant la guerre d’indépendance. Un peu comme si on essayait de poursuivre cette discussion 50 ans après.

En regardant le film, on comprend que certaines de ces femmes ne souhaitent pas intervenir. Quelles raisons vous ont-elles données ?

C’est tout à fait normal dans le parcours d’un film documentaire que des gens n’aient pas envie d’être filmés. Ce qui m’a étonné, c’est que certaines femmes ne voulaient même pas voir les images. Il n’y en avait pas beaucoup, seulement deux ou trois dans ce cas-là. Elle me disait que c’était de l’histoire ancienne.

C’est aussi un moment qui est relié à une histoire douloureuse, de torture, parfois de viol

Peut-être qu’elle ne voulait pas se replonger dans cette période trop difficile pour elle. C’est une période exaltante, parce que c’est le moment où elles sortent de prison, mais c’est aussi un moment qui est relié à une histoire douloureuse, de torture, parfois de viol et puis, ce qui s’est passé après.

J’ai remarqué que le film laissait beaucoup de place au silence. Pourquoi ?

Il y a l’idée de faire exister ces femmes. Dans ces images d’archives, mais aussi quand je les filme à notre époque. Mais pour qu’elles existent, il faut qu’on regarde ces images dans le silence. Si on commence à vouloir les surinterpréter en mettant du son ou de la musique, on n’a plus ce regard aussi acéré. Ça laisse également du temps aux spectateurs pour réfléchir, pour penser, pour se poser leurs propres questions.

Pour que l’existence de ces personnes soit réelle, il faut aussi être avec elles dans leurs hésitations, dans leur silence

Beaucoup de films tendent à l’efficacité. Dans un entretien, on va couper presque mot par mot. Avec ce découpage de la parole, on ne respecte pas le cheminement de la pensée, le cheminement des émotions d’une personne. Pour moi, c’est important de se poser la question de la rencontre de l’existence. Et pour que l’existence de ces personnes soit réelle, il faut aussi être avec elles dans leurs hésitations, dans leur silence : dans ce qui fait que c’est un être humain avec des hésitations et des répétitions.

Dans les images d’archives, cette question est posée par Yann Le Masson : « Vous les femmes algériennes, vous avez participé comme les frères à la révolution. Vous avez connu comme eux la torture et/ou la prison. Vous vous êtes engagé politiquement. Que pensez-vous des incidences de ce combat sur le sort de la femme algérienne ? » Et pour vous, quel a été le sort de ces femmes après la guerre d’Algérie ?

Je ne parlerai que de celles que j’ai rencontrées. Il y a eu des destins très différents. Ce n’est pas évident de faire une réponse globale. Ce qui est sûr, et c’est ce que raconte Fatma Ouzguene dans le film, c’est que même les plus militantes et les plus engagés politiquement n’ont pas participé, en première loge, au conflit qui s’est passé à l’indépendance de l’Algérie entre les différents mouvements qui avaient été unifiés sous le FLN.

Parmi ces femmes, très actives pendant la guerre d’Algérie, aucune n’occupe le devant de la scène après 1962

Parmi ces femmes, très actives pendant la guerre d’Algérie, aucune n’occupe le devant de la scène en tant que leader politique après 1962, à l’instar d’autres hommes qui avaient participé à la révolution. Et même les femmes les plus connues, comme Djamila Bouhired qui est une des figures importantes, n’est pas une leader politique dans les années 60-70.

Au Bondy Blog, on observe qu’il y a un désir fort des nouvelles générations de comprendre l’histoire algérienne et plus largement celle de la colonisation. On constate aussi qu’en France, cette question est épidermique. Comment vous l’appréhendez ?

Je pense qu’il y a deux choses. Il y a la question des gouvernements, nous sommes dans un moment hyper tendu entre la France et l’Algérie. Et puis, il y a la question de la population. Je pense que ce conflit entre les gouvernements algériens et français, n’existe pas dans les populations et qu’il faut faire la différence. En tout cas, moi, quand j’étais en Algérie, j’ai toujours été très bien accueilli.

En France, c’est un alibi politique pour pas mal de partis, souvent de droite ou d’extrême droite, d’instrumentaliser la question de l’Algérie en période électorale. Ça, c’est évident. Mon avis, là-dessus, c’est que ça n’a pas lieu d’être. Il y a ça en France et de l’autre côté, en Algérie, il y a aussi souvent une instrumentalisation de la guerre d’Algérie par le pouvoir pour justifier son exercice du pouvoir.

On gagnerait à avoir un devoir d’histoire et de mémoire

Pourtant, aujourd’hui, on est davantage dans un désir de savoir, de comprendre, que sur quelque chose de conflictuel. Nous sommes nés après la guerre d’Algérie. La question serait plus de mieux comprendre ce qui s’est passé, aussi pendant la conquête de l’Algérie par la France au XIXe siècle. On gagnerait à avoir un devoir d’histoire et de mémoire, plutôt qu’un conflit entre enfants ou petits-enfants de cette histoire.

Avez-vous subi des pressions de la part du gouvernement algérien en raison du sujet abordé dans votre film ?

La chose qui est très triste, et j’en parle beaucoup avec mes amis algériens, c’est que le film a été invité à un festival de Béjaïa. Ils m’ont invité pour venir présenter le film, mais deux jours avant, ils m’ont appelé et m’ont dit : « on est désolé, on a eu un coup de fil du ministère de la Culture qui ne veut pas que le film soit diffusé ». J’étais très triste, mais eux été encore plus tristes que moi.

C’est une projection à un festival, où au mieux, il y a 100 ou 150 personnes dans une salle. Ce n’est pas comme si ça allait passer à la télé. C’est très triste parce que ça raconte un pouvoir qui veut absolument tout contrôler. Même un tout petit endroit comme le Festival Documentaire de Béjaïa. Pourtant, il est passé au Maroc et dans d’autres pays, mais pas en Algérie.

Propos recueillis par Wassil Benmoumene



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