Pour son troisième long métrage, Steve McQueen quitte son Angleterre natale. Et comme beaucoup de cinéastes qui se tournent vers un autre pays, il est allé aux États-Unis. Par contre, lui, ce n’était pas juste pour intégrer Hollywood et tenter de faire un blockbuster. Il voulait seulement décrire les choses comme elles s’y sont passées, il n’y a pas si longtemps. Interroger un passage douloureux de l’histoire des États-Unis en le racontant avec un film.

Steve McQueen vient du cinéma expérimental. Après plusieurs expositions reconnues par la critique, il réalise Hunger (2008) et Shame (2011), deux longs métrages où l’on sentait que le cinéaste tenait à préserver un lien formel avec ses anciens travaux. Avec 12 years a slave, il adopte un cinéma plus narratif, mais ne tombe pas pour autant dans les travers de la tendance lourde du cinéma hollywoodien. Il traite l’esclavage avec le souci de créer l’émotion sans verser dans le mélodrame, et du coup on en ressort d’autant plus marqué. Parce que là ce n’est pas qu’une fiction sortie de l’inspiration d’un scénariste pour nous faire chialer entre une gorgée de Coca et du pop-corn. C’est l’histoire d’un homme, Solomon Northup, qui a vécu ce calvaire et décidé de le retranscrire dans une autobiographie, dont le film est tiré.

« Je ne suis pas un illustrateur mais un metteur en scène ». Steve McQueen aime travailler en utilisant les possibilités qu’offre le cinéma en termes de narration. Dès le début du film, il utilise des flash-back (remontées dans le temps) et des flash-forward (avancées dans le temps) pour plonger le spectateur à la fois dans la condition d’esclave de Solomon Northup et dans son ancienne vie, celle d’un noir du Nord des Etats-Unis où une petite partie des afro américains vivaient libre. La durée de certains plans séquences permet aussi de s’émanciper du rythme frénétique des films hollywoodiens. Dans une scène, le personnage principal se retrouve à moitié pendu une journée entière. En gardant son plan près de sept minutes, le réalisateur utilise la profondeur de champ pour montrer que le village poursuit sa vie quotidienne, sans se soucier de cet homme au bord de la mort. Car cette horreur est justement quotidienne, les autres esclaves sont habitués.

La musique joue aussi un rôle primordial. C’est un vieux briscard d’Hollywood, Hans Zimmer, qui a composé la musique originale. Amateur d’envolées lyriques parfois excessives, il a heureusement freiné ses élans pour ne pas alourdir le récit. Mais la musique la plus importante est celle que joue Solomon Northup avec son violon. Musicien talentueux, ses maîtres l’utilise pour animer leurs soirées mondaines. Mais ce n’est pas une force car il se rend compte que son instrument ne fera jamais de lui l’égal des blancs. Le violon ne créera pas de liens avec eux, et il faudra le briser pour enfin s’émanciper des tortionnaires, prendre conscience qu’aucun rapport humain n’est possible entre noirs et blancs dans ces champs de cotons.

Dans 12 years a slave, ce sont les mains qui symbolisent l’espoir de résistance. Les nombreux gros plans sur les mains ne réduisent pas les esclaves à de simples ouvriers captifs. Le travail manuel de Solomon est toujours réfléchi. « Il faut survivre », répète-t-il tout au long de son calvaire. Ses mains lui permettent de garder cette volonté, par son habileté au travail du bois, en lui prouvant qu’il mérite encore un certain respect. Elles iront même jusqu’à frapper l’un de ses tortionnaires. Enfin elles refuseront de prendre la vie d’une jeune esclave qui ne peut plus supporter sa condition et lui demande de la tuer. Toutes ces actions manuelles participent à un désir de résistance pour survivre sans sombrer dans une mélancolie, qui découlerait logiquement vers une forme de folie.

Steve McQueen traite donc son sujet avec une mise en scène complexe pour servir son récit. Il nous raconte l’Histoire pour mieux la cerner. Certains lui reprocheront d’avoir joué le jeu d’une dramaturgie « hollywoodienne ». C’est fort probable, des oscars, il va en recevoir… Mais il a surtout adapté son style à ce type de dramaturgie, il ne s’est pas vendu à l’industrie dans l’unique but de plaire au plus grand nombre. Et pour l’instant, aucun réalisateur noir n’avait traité l’esclavage au cinéma. Quand on lui demande s’il a vu Django Unchained, de Tarantino, il répond sans embuche : « Oui. Je respecte beaucoup Tarantino, je pense que c’est un cinéaste étonnant, mais son dernier film n’est pas ma tasse de thé. C’est difficile pour moi de regarder cette partie de l’Histoire avec ces yeux-là. » (Entretien avec Michel Ciment, Positif de janvier 2014).

Rappelons qu’à la sortie du film, le quotidien gratuit 20 minutes en avait fait sa une avec le titre suivant : « Un film coup de fouet ». Belle inspiration, très fin. Après tout on peut bien se permettre ce type de jeu de mot, ce n’est que du cinéma. L’esclavage a été reconnu crime contre l’humanité et le fouet n’est pas qu’un jeu de mot. Cette une, on s’en serait bien passé.

Nathan Canu

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