A sa sortie, le 31 mai 1995, La Haine de Mathieu Kassovitz choque en montrant sur grand écran la banlieue comme personne ne l’a fait auparavant. Le film endosse alors le rôle de porte-parole de la banlieue, mais 20 ans plus tard, sa représentation de la vie en cité se révèle plus simpliste que réaliste.
« C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages. Le mec au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. Mais l’important ce n’est pas la chute. C’est l’atterrissage. »
Ce monologue récité par la voix monotone de l’acteur Hubert Koundé est suivi par des images d’archives d’émeutes entre des manifestants et des policiers, avec en fond la chanson de Bob Marley, Burnin and Lootin. Un message fort, une musique forte et des images violentes, ce sont les premières minutes d’un film qui a marqué le cinéma, la société et l’image de la banlieue sur grand écran.
Le 31 mai 1995, La Haine de Mathieu Kassovitz sort en salles. C’est le film dont tout le monde parle, fort du prix de la mise en scène remporté à Cannes et de son intense médiatisation. L’équipe du film fait le tour des plateaux télévisés, elle passe même dans l’émission très intellectuelle et principalement littéraire « Bouillon de culture » de Bernard Pivot.
« Si le film a fait l’effet d’une bombe à sa sortie, c’est du fait de cette audace à tous les niveaux, » explique Carole Milleliri lors d’une interview, enseignante à l’Université Paris 10 où elle a mené des recherches sur le cinéma de banlieue français. « Mathieu Kassovitz est allé au bout de ses idées en adoptant des partis pris esthétiques très marqués (noir et blanc, rap d’anthologie,…) et en assumant la noirceur de son propos, éclairés aussi d’un humour vivifiant. » Elle ajoute, « le film constitue une étape importante dans la visibilité cinématographique de la banlieue, mais il est bien sûr très loin de la résumer ».
La Haine raconte l’histoire de trois amis, un blanc (Vinz, joué par Vincent Cassel), un arabe (Saïd, joué par Saïd Taghmaoui) et un noir (Hubert, joué par Hubert Koundé). Ils vivent dans la cité de Chanteloup-les-Vignes dans les Yvelines, à moins d’une heure de Paris. La caméra de Kassovitz suit pendant une journée la bande, entre ennui profond et bagarres, scènes de tchatches, scènes de violences, en bref, scènes du quotidien (selon Kassovitz) dans une cité.
Leur ami Abdel tombe dans le coma après s’être fait violemment attaquer par un policier lors d’une garde à vue. C’est ce qu’on appelle une bavure policière et à l’époque, au début des années 1990, elles ne cessent de faire l’actualité. Mathieu Kassovitz, révolté, écrit son film suite à un fait divers, celui de la mort de Makomé M’Bowole, 17 ans, tué par balle dans la tête par un policier lors d’une garde à vue.
Aurélie Cardin, 36 ans, est la créatrice du festival Cinébanlieue. En 1995, elle est en terminales et se souvient à quel point le film a marqué sa génération. « J’ai grandi à Aubervilliers [en Seine-Saint-Denis, ndlr], on avait tous en mémoire les bavures policières. C’était aussi la période du rap conscient, on écoutait tous NTM, Assassin, » raconte-elle. « Ce n’était pas seulement un film, c’était aussi tout un mouvement artistique qui était autour. »
Mais 20 ans plus tard, Aurélie Cardin porte un tout autre regard sur le long-métrage. « En le revoyant, je trouvais que c’était quelque chose qui enfermait pas mal en fait. Le discours était qu’en banlieue, ça peut que mal se passer et ça va exploser ». Elle rajoute, « on a l’impression qu’il n’y a pas d’issue et le récit est clos. On est enfermé dehors et il y a quelque chose de l’ordre du déterminisme ».
httpv://www.youtube.com/watch?v=USjLKlSovdU
– Scène du film avec DJ Cut Killer jouant « Assassin de la police ».
Ce film, qui est symbolisé comme le porte-parole de la banlieue à l’époque, ne prévoit qu’un destin sombre pour ses personnages. Une réussite par l’école ou l’emploi parait impossible. Dans une scène, Hubert est incapable d’aider sa petite sœur, qui doit être au collège, avec ses devoirs. Le long-métrage appuie aussi sur cette image de « rejetés de la société ». Quand la bande monte à Paris, on sent à la suite de multiples péripéties (on leur demande de quitter une galerie d’art, ils sont attaqués par la police…) qu’ils ne sont pas à leur place et qu’ils feraient mieux de rester en banlieue.
« Mathieu Kassovitz est venu chez nous, il a filmé la banlieue telle que lui la voit. C’est son regard à lui de bourgeois sur nous, » explique par téléphone Uda Benjamina, réalisatrice de 34 ans et co-fondatrice de l’association 1000 visages qui a pour but de démocratiser le cinéma français. Elle porte un regard critique sur le film du fait que le réalisateur n’a jamais vécu en banlieue et rendant sa vision, fictionnelle, simpliste. « Quand tu regardes le fond de « La Haine », les flics sont méchants et les arabes se font tuer dans les quartiers. Sauf que la problématique est beaucoup plus complexe ».
Un avant-après
Le genre « films de banlieue » a connu un avant-après La Haine qui surclasse par sa qualité, son succès populaire (plus de 2 millions d’entrées) et aussi par ses moyens financiers plus importants à l’époque que d’autres films sur le même thème (la production a un budget de près de 2 millions d’euros). Pourtant, de grands réalisateurs français se sont implantés dans le décor bien avant Kassovitz, mais leurs films demeurent moins impactant.
« Quand Maurice Pialat a fait « L’amour existe » avec des mecs des cités de Nanterre, c’était les années 1960 », rappelle Aurélie Cardin. « Même Jean-Luc Godard a filmé [« Deux ou trois choses que je sais d’elle », ndlr] dans la cité des 4000 à La Courneuve en 1967». Mais elle ajoute que « ce ne sont pas forcément des films populaires, parce qu’en fait ‘La Haine’, déjà il a révélé trois acteurs et en plus c’était vraiment dans le contexte des bavures policières ».

Vincent Cassel, Saïd Taghmaoui et Hubert Koundé. Crédit : Gramercy Pictures.

Vincent Cassel, Saïd Taghmaoui et Hubert Koundé. Crédit : Gramercy Pictures.


Pour beaucoup, l’autre force de La Haine est d’avoir mis au premier plan un acteur d’origine maghrébine et un autre d’origine africaine. Mais 20 ans plus tard, la réalisatrice Uda Benjamina pose une question sur cet effet avant-après. « Demandez-vous que sont devenus Hubert Koundé et Said Taghmaoui? Et qu’est ce qu’est devenu Vincent Cassel ? Ça dit quelque chose. Entre le noir, l’arabe et le blanc, c’est le blanc qui a réussi. Qu’est ce que ça a changé « La Haine » ? Rien du tout. Au final ça a juste montré que le film est complètement en phase avec notre société française ».
Depuis, la diversité s’est plus faite voir dans le cinéma, notamment grâce à des réalisateurs comme Abdellatif Kechiche, choisissant des acteurs de toutes origines comme les actrices Hafsia Herzi et Sabrina Ouazani. Il fait aussi parti de ces réalisateurs qui jouent sur d’autres registres et qui apportent une vision moins dénonciatrice sur la banlieue. L’Esquive par exemple montre la fusion entre le langage des jeunes et de celle de Marivaux, il met en lumière la jeunesse, l’amour et l’importance de l’école. Mais beaucoup de ces réalisateurs refusent pourtant de catégoriser leurs œuvres dans la case « films de banlieue ». « Il y a une sorte d’abnégation par rapport à ça, » explique Aurélie Cardin. « Aucun réalisateur, créateur veut se faire enfermer dans un genre parce que tout le monde veut apporter une pierre nouvelle et renouveler le genre ».
Un seul film ne suffit donc pas pour dessiner à lui seul la banlieue, mais La Haine a eu le mérite d’être arrivé au bon moment et de dénoncer une réalité. Vingt ans plus tard, Mathieu Kassovitz a laissé entendre dans des interviews qu’une suite ne serait pas impossible. Vincent Cassel a aussi partagé au journal anglais The Guardian qu’une Haine 2 aurait des raisons de se faire car le contexte social actuel, suite aux attentats à Charlie Hebdo par exemple, à de quoi révolter le réalisateur comme en 1995 : « Quand Mathieu a décidé de faire « La Haine », c’était parce qu’il a été choqué par l’assassinat d’un jeune dans un commissariat de police. Soudain, il a senti qu’il avait quelque chose à dire à ce propos. Peut-être qu’avec tout ce qui s’est passé récemment, ça pourra sûrement le faire réagir à nouveau ».
Assia Labbas

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