Voyager pour 4 euros par spectacle avec un pass à 5 euros l’année, c’est ce que propose l’Espace 1789 à Saint-Ouen (93), dans ce lieu multiculturel (salles de cinéma, spectacles vivants, expositions et résidences d’artistes) niché en lisière des célèbres marchés des Puces de Clignancourt. Voyager, oui. Car en ces temps mouillés ou glacés, une possibilité de s’échapper quelques heures de la morosité automnale, lovés dans des fauteuils rouges face à des shows aussi grisants que revigorants, ça ne se refuse pas !

En octobre, le festival L’Odyssée de l’Espace a par exemple offert des ateliers, des concerts, des performances ou des ciné-concerts comme celui de Mike Ladd, un des résidents 2012-2013 de l’Espace 1789, rappeur et producteur américain, adepte du Spoken word et connu pour ses textes poétiques. Il s’y produira encore le 23 novembre à 20h pour son nouveau spectacle, Sea Shanties. Une occasion pour lui de réinventer des chants marins en puisant son inspiration dans les textes de grands poètes comme Edouard Glissant…

Déjà lors du ciné-concert, Mike Ladd, assisté de son ordinateur, de deux DJs, d’un chanteur, et de trois autres musiciens avait ébloui la salle Messidor de l’Espace 1789 des couleurs de Série B américaine, agrémentées de sa bande son unique créée en direct pendant la projection simultanée de deux nanars de 1984, Les Aventures de Buckaroo Banzaï et The brother from another planet. Un voyage planant dans l’univers déjanté et rebelle de cet artiste métissé, originaire de Cambridge dans le Massachussets.

[dailymotion]http://www.dailymotion.com/video/xupm32_mike-ladd-cine-concert-a-l-espace-1789-de-saint-ouen-93_creation[/dailymotion]

Et ça planait aussi au ciné-concert du groupe Zone libre, tous ivres de leur substance pourtant légale et licite, leur son symbiotique propulsé sur les images du film de Stanley Kubrick, 2001, l’odyssée de l’espace, remonté spécialement par le cinéaste Pierre Vinour en un moyen-métrage de 1h13. Un moment unique, objet d’aucune captation rendant cet ovni cinématographique et musical aussi éphémère qu’exceptionnel. A l’issue du concert, les trois musiciens, les spectateurs et le personnel ont échangé leur ressenti autour d’un verre. Serge Teyssot-Gay, le cerveau de Zone Libre, se livre sur ce ciné-concert, qui n’est pas leur premier du genre, puisque leur bande son de Nosferatu notamment, avait déjà marqué les esprits, jusqu’en Indonésie, où ils s’étaient produits l’été dernier devant un public conquis.

Et 2001, l’odyssée de l’espace, il fallait oser… Oser s’attaquer à la bande originale culte en ôtant celle de Richard Strauss pour plaquer les notes de Zone Libre sur les images de Kubrick. « Avec le groupe, on ne répète jamais. C’est une sorte de fausse impro que vous avez vu ce soir… On se met d’accord « psychologiquement » avant, puis la musique vient, le film étant le vrai chef d’orchestre… Personnellement, je n’ai pas voulu revoir la version originale car je pense que ça aurait été très perturbant, tellement elle est forte. On est reparti sur quelque chose de nouveau. C’est passé tellement vite… C’était un vrai plaisir !». Un Serge Teyssot-Gay à l’unisson de son public et pour qui il jouait « à domicile ».

Résidant dans le 93 depuis plus de 20 ans, l’Espace 1789 est son repaire culturel local comme son cinoche de quartier et les projets de résidence artistique qu’il mène dans des collèges de Seine-Saint-Denis le comblent. « En 2011-2012, on a travaillé autour d’un atelier de guitare avec des élèves d’Epinay-sur-Seine pour créer une bande son d’un film imaginaire. Le rendu de ce travail fut extraordinaire, sans parler de l’énergie qu’ils avaient à jouer d’un instrument sans rien connaître au départ ! Leur rapport à la musique était tellement neuf… » Une expérience qui a beaucoup nourri l’ex guitariste de Noir Désir d’autant que les collégiens ne connaissaient rien de son passé musical quand ils l’ont rencontré. « Ça permettait d’avoir une relation « saine »… Les relations humaines, elles devraient toujours être comme ça d’ailleurs…» avoue le musicien.

Hormis ses collaborations avec Marc Sens et Cyril Bilbeaud pour Zone Libre, celle avec le joueur de oud syrien, Khaled Aljaramani pour InterzOne (un concert est prévu le 25 avril 2013 dans le cadre de Banlieues Bleues), les projets fourmillent pour Serge Teyssot-Gay. Au printemps, une nouvelle résidence avec des jeunes du collège Jean-Jaurès de Saint-Ouen va se mettre en place, travail qu’il va conduire aux côtés de Mike Ladd justement. Ou quand « l’Espace 1789 connection » joue à plein. Des élèves qui pourront s’initier à la musique et la poésie avec deux maestros dans leur genre. De quoi bien voyager depuis sa salle de classe vers de nouveaux horizons pour vivre sa propre odyssée artistique avant une prestation finale et publique sur la grande scène de l’Espace 1789 !

Sandrine Dionys

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021