La centrale thermique des années 1900 a laissé place à une centrale cinématographique. Sa turbine, Luc Besson, est là tout sourire. Tandis que les invités  -politiques et investisseurs pour la plupart- se sont mis sur leur 31, lui arbore son éternelle tenue décontract’. T-shirt à l’effigie d’EuropaCorp, sa société de production, surmonté d’une veste grise. Pas plus. La sobriété contraste avec l’immensité des lieux. Car la Cité du cinéma, ça ne rigole pas. Ancienne centrale électrique EDF repérée par Luc Besson lors du tournage de Nikita (1990), adjacente aux 130 000m² de l’ensemble immobilier Universeine réalisé par VINCI Immobilier et la Caisse de Dépôts, la Cité du Cinéma se déploie sur 6,5 hectares. A proximité du site, le goudron est encore frais et les arrêts de bus JC Decaux en travaux.

Des hôtesses d’accueil en tailleur noir et rouge à lèvres accueillent les invités le long du tapis rouge qui mène à la Cité. Dans la Nef, la foule s’amasse, récupérant ses badges et se saluant. C’est l’occasion d’apercevoir les stars du moment, de Jack Lang à l’acteur Abel Jafri en passant par Fadila Mehal de l’ACSE ou la directrice de la fondation TF1, Samira Djouadi. « Nous avons participé autant que se peut à cette entreprise colossale et avons soutenu l’installation de l’École nationale supérieure Louis Lumière [qui était jusque là à Noisy-le-Grand, NDLR] », explique Eric Garandeau, directeur du Centre National de la cinématographie et de l’image animée (CNC). Avant d’ajouter : « C’est l’outil qui manquait à nos tournages français ».

Présentateur cinéma emblématique de la chaîne, Laurent Weil a participé au jury d’admission de l’École de la Cité qui ouvrira ses portes le 1er octobre prochain. « Je suis très heureux qu’il y ait de nouveau des studios de cinéma à Paris et que Luc Besson soit à l’initiative de tout ça. C’est l’un de nos plus grands réalisateurs, quelqu’un qui a toujours œuvré pour le cinéma et s’est toujours tourné vers les autres ».

La soixantaine de jeunes actuellement en formation se mêle justement à la foule pour filmer l’événement. Parmi eux Gaïa, Montreuilloise de 21 ans, est satisfaite de sa sélection: « J’étais trop jeune pour les écoles qui demandaient un Bac+2 alors qu’ici, je corresponds à tous les critères». A ses côtés Joël, 22 ans, fringant jeune homme de La Courneuve, affiche un sourire radieux : « J’étais directeur de production et je voulais partir étudier au Canada. Un ami scénariste m’a dit de postuler et je l’ai fait pour l’expérience. C’est magique… » Lancés sur le terrain dès leur premier jour, les apprentis cinéastes participent par groupe de trois au tournage du prochain Besson.

Besson « chef de chantier »

Non loin de là, Raoul Peck salue, en tant que cinéaste et président de La Fémis, cette « excellente initiative, tant du point de vue de l’industrie cinématographique que du point de vue culturel et économique ». La question d’y installer l’autre prestigieuse école de cinéma française s’est-elle posée ? « Non, nous avons un grand avantage d’être au sein de Paris et occupons un lieu mythique, celui des anciens studios Pathé ».

Sur scène, Olivier de la Roussière (VINCI Immobilier), Gilles Seigle (Caisse des Dépôts), Luc Besson (EuropaCorp), Didier Paillard (Maire de Saint-Denis), Patrick Braouezec (Plaine Commune) et William Marois (Recteur de l’Académie de Créteil) prennent tour à tour la parole pour remercier les partenaires, les maîtres d’œuvre, les techniciens du cinéma français. Un petit mot aussi pour les ouvriers qui ont trimé pendant deux ans sur le projet. Au total, pas moins de 500 personnes ont été mobilisées pour la construction que Luc Besson résume ainsi  : « Si les Américains ont un slogan,  « Yes, we can », en France, le slogan, ça serait plutôt : « ça va pas être possible ». Ba si, c’est possible. »

Si, il y a douze ans, la naissance du projet souhaitant concurrencer les plus grands studios américains paraissait loufoque, surtout dans un territoire en friche sur lequel personne ne pariait, aujourd’hui, la gageure a été relevée. Alors qu’EuropaCorp acquière les locaux en 2006, les travaux s’arrêtent en 2007 faute de financement puis reprennent trois ans plus tard après que la Caisse des Dépôts et Vinci Immobilier aient signé des baux en 2009.

L’investissement du gouvernement Sarkozy et de son ministre Guéant  dans la relance des travaux fait lui aussi couler un peu d’encre. D’ailleurs, la ministre de la Culture, Aurélie Filipetti, brille par son absence en ce jour d’inauguration en grande pompe. On murmure ça et là que l’implication de la Sarkozie dans l’ébauche et l’aboutissement de ce Pinewood Studios du 9-3 y est pour quelque chose. En attendant, le locataire des lieux lit un petit message de félicitations de la ministre. Puis  s’éclipse pour rejoindre le plateau numéro 5 déjà investi et tourner les scènes de son prochain film, Malavità. Robert de Niro n’est pas bien loin. Depuis leur ouverture, les studios ont accueillis d’autres tournages tels que Taken2 et Les Schtroumpfs 2.

Un bassin de l’emploi pour les banlieusards ?

62 000 m² de superficie, 20 000 m² de bureaux, un auditorium de 500 places mais aussi 12 000 m² d’ateliers et de magasins de stockage, 3 800 m² de services communs et 477 places de parking, la liste des locaux donne autant le tournis que la hauteur et le tarif de la Nef (140 millions d’euros) et des 9 studios de tournage (30 millions d’euros). La Cité du Cinéma, une zone-franche à elle toute seule. Profitera-t-elle aux Dyonisiens et autres habitants des communes voisines de Seine-Saint-Denis ?

Dans la restauration et la conception des bâtiments déjà, les partenaires Vinci (immobilier et construction) et La Caisse des Dépôts se targuent d’avoir embauché localement une quarantaine de personnes en voie d’insertion professionnelle. EuropaCorp, co-propriétaire promet d’en faire de même. Comme ses congénères, la société a d’ailleurs signé la charte Entreprises-Territoire appuyant l’embauche locale et proposera des emplois dans les domaines des services de sécurité (vigiles), d’accueil (hôtesses) et de restauration. Ce jour là, c’est le traiteur Arpège qui officie en cuisine pour régaler les invités. Un serveur à la tache confie, plateau de verres de champagne à la main, « c’est une journée-test. On espère qu’ils vont nous garder. En plus, c’est un bon plan, j’habite à côté.« 

Hormis les salariés d’EuropaCorp, les vigiles (« Je suis de Paris, et toi ? » nous dit l’un d’eux), les courageuses hôtesses (9h-15h sans pause) et les élèves de la Cité, il manque dans l’assistance une relève « colorée ». « Cela ne réside pas exclusivement dans le cinéma français, conclue Raoul Peck. La sélection se fait très tôt et il faut amener des réponses multiples ». « Hollywood-sur-Seine » en sera-t-elle une ?

Claire Diao et Hanane Kaddour

(Crédit photo 2 : Mehdi Chebil)

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021