Elles sont postées devant la télé. Il y a la grand-mère, Hassiba. Sa fille Noura, 39 ans et sa petite-fille Nawal, 19 ans. Le journal de 20 heures s’achève, quelques réclames et le documentaire qu’elles se sont promis de regarder ensemble commence. Guerre d’Algérie, la déchirure, raconté par Kad Mérad. « C’est pas un humoriste, lui, à la base ? », interroge, incrédule, Nawal.

Qu’importe. Comme ses aînées, elle est empêtrée par les premières images du documentaire. Des bombes actionnées à distance depuis le maquis algérien sur des voies ferrées, au moment précis du passage d’un train.  Des obsèques. « Toussaint 1954. Les Français d’Algérie pleurent leurs morts assassinés la veille. La communauté française vient d’être la cible d’attentats meurtriers » narre la voix off. Noura précise, sans lâcher des yeux l’écran de télévision, qu’il s’agit des «  8 premiers morts d’une guerre qui ne dit pas encore son nom ».

« L’Algérie c’est la France » A l’écran, les images d’archives défilent. Pierre-Mendès France, le Président du Conseil d’alors affirmant « L’Algérie c’est la France » à l’Assemblée nationale en 1954 est, de l’avis de Noura, « la phrase qui a tout fait basculer et décidé les Algériens à lutter pour leur indépendance ». Sa mère Hassiba pense que « ça remonte à plus loin. » Historiquement, le 8 mai 1945 est l’élément déclencheur. « Je l’ai déjà étudiée cette date en cours d’histoire, lance Nawal, mais ça n’avait rien à voir avec l’Algérie… » La jeune fille fait référence à la Libération.

Première fois qu’une chaîne de service publique diffuse un documentaire retraçant la guerre d’Algérie de 54 à 62 en prime-time. « C’est pas trop tôt. De toute façon les Français ont un vrai malaise avec ça » juge Hassiba, la matriarche de la soirée. L’enfant qu’elle était a vécu la guerre d’Indépendance de l’intérieur. Née en 1946 dans la wilaya de Tlemcen, des histoires de sa famille enrôlée dans le mouvement d’Indépendance, elle en a des tas. Mais ne les a jamais vraiment racontée à ses enfants. Peut-être par pudeur. Sans doute par dépit aussi.

Le Général de Gaulle, « l’homme providentiel », fait son entrée dans la seconde partie du documentaire. « Je l’ai vu en vrai quand j’étais petite, il est passé par mon village ! » se souvient Hassiba, à l’adresse de sa petite-fille. « Ah bon ?! On va peut-être te voir dans les archives alors. Il paraît qu’il y a plein d’images qui n’ont jamais été diffusées dans ce film. »

Un programme scolaire au statut-quo. Actuellement en classe de terminale, Nawal a eu un cours sommaire sur la guerre d’Algérie, « elle va se rattraper ce soir avec le documentaire de Benjamin Stora » plaisante sa mère. Elle dit connaître l’histoire de la guerre d’Indépendance « moins bien que ma mère, mais mieux que ma fille. Je me suis intéressée à la question à travers des bouquins d’historiens, aussi bien Français qu’Algériens. »

Plus jeune, frustrée d’en apprendre si peu sur des événements ayant fait des victimes directes dans sa famille, cette fille de militant engagé vers la voie de l’Indépendance s’est intéressée d’elle-même aux « événements d’Algérie : c’est comme ça qu’on les appelait à l’époque où j’étais encore étudiante ». Il a effectivement fallu attendre 1999 pour que Paris reconnaisse l’acception du vocable « guerre » pour parler du conflit. Noura poursuit : « Les cours d’histoire dispensés à l’école ne sont qu’un abrégé. Entre le programme enseigné à mon époque et celui que reçoit aujourd’hui ma fille, ça n’a pas changé. Ça prouve à quel point les plaies de ce conflit n’ont pas cicatrisé, d’un côté comme de l’autre », regrette cette jeune mère de famille.

Le documentaire suit son cours. Les discussions entre petite-fille, la fille et la mère laissent pour le reste place à de longs silences devant les images violentes qui ponctuent le film. Mais aucune ne détourne le regard de l’écran. Histoire de faire face à l’Histoire. Une Histoire vécue par Hassiba. Une Mémoire en héritage pour Noura et sa fille Nawal.

Hanane Kaddour

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