En mai 1931, le président de la république Gaston Doumergue et le maréchal Lyautey inaugurent dans le sud-est de Paris, au bois de Vincennes, l’Exposition coloniale internationale. Elle dura six mois. Six mois où, autour du lac Daumesnil, environ huit millions de visiteurs viennent s’instruire et se distraire dans une exposition destinée à montrer la richesse et la diversité des colonies françaises ainsi que la grandeur de la métropole dont témoigne sa présence sur quatre continents. Excellente occasion aussi pour redonner quelque prestige à la frange orientale de la capitale et rallier ce Paris si populaire et réputé de gauche à la cause coloniale.

L’Exposition de 1931, dont on « commémore », cette année, le 80e anniversaire, n’était, toutefois, pas la première manifestation de ce genre organisée en métropole. Marseille avait déjà ouvert la voie en 1906. En fait, depuis le XVIe siècle, à dire vrai, de nombreuses exhibitions avaient présenté aux Français des indigènes et les produits typiques des colonies. Mais, c’est en raison de son gigantisme (l’équivalent de 150 terrains de football), de son faste et de l’ampleur médiatique que l’ancien footballeur Christian Karembeu lui a donnée bien plus tard, que cette Exposition coloniale reste dans les mémoires.

Sur 110 hectares du parc de Vincennes, s’élèvent donc entre mai et novembre 1931, des monuments et autres constructions emblématiques des possessions françaises : l’immense temple khmer d’Angor Vat reconstitué, un palais et des souks pour figurer la Tunisie, une coupole et son minaret pour l’Algérie, des masures aux toits de paille pour les villages de la Nouvelle-Calédonie ainsi qu’une multitude de pavillons pour Madagascar ou l’Afrique occidentale française.

L’exposition, ouverte jusqu’à minuit, est une fête permanente où est organisée plusieurs soirs par semaine une kyrielle de concerts et de représentations théâtrales avec pour acteurs les indigènes venus, par bateaux, participer à la mascarade. Ils se donnent donc en spectacle, ces chanteurs des Antilles, danseuses du Cambodge, Kanaks soi-disant cannibales, artisans des souks, chameliers du Niger, etc.

A une époque où la thèse de la supériorité de certaines races sur d’autres encore arriérées légitimait officiellement la mission civilisatrice des Européens, le racisme et la xénophobie s’invitent, eux aussi, à l’Exposition. Les indigènes y sont alors des bêtes curieuses victimes de moqueries et de vexations diverses. C’est ce que l’écrivain Didier Daeninckx décrit notamment dans « Cannibale », magnifique nouvelle née d’une recherche documentaire et historique que l’auteur a, en grande partie, accomplie en Nouvelle-Calédonie : une centaine de Kanaks – dont Willy Karembeu, l’arrière-grand-père de Christian – fut parquée dans un village reconstitué et exposé à la vue du public, au Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne.

On les croit sauvages et l’on s’ attend donc à ce qu’ils se comportent comme tels : les femmes ne portent qu’un simple pagne, les hommes doivent pousser des cris de bête, on leur donne de la viande crue à manger. La foule en goguette leur envoie des bonbons, des cacahuètes, des bananes… Des cailloux aussi ! Peu ont cure de la mise en garde du programme officiel : « En face de toute manifestation étrangère ou indigène, ne riez pas des choses ou des hommes que vous ne comprenez pas au premier abord. Le rire gouailleur de certains Français nous a fait plus d’ennemis à l’extérieur que de cruelles défaites ou des traités onéreux. » Pour ceux-là donc, l’Exposition coloniale n’est que la satisfaction d’un voyeurisme infamant devant un exotisme convenu et la déshumanisation de nombreux « figurants ».

Pour d’autres, cependant, dont on oublie souvent de parler, en raison de leur très petit nombre, l’Exposition coloniale c’est une terrible abjection. C’est ce dont sont convaincus deux journaux de l’époque seulement – L’Humanité et Le Canard enchaîné –, quelques manifestants indochinois qui distribuent des feuillets à l’orée de Vincennes et certains « figurants » partis à la découverte de Paris alors qu’ils avaient ordre de rester dans l’enceinte de l’Exposition. C’est ce que pense aussi le Parti communiste qui organise une contre-exposition aux Buttes-Chaumont pour condamner les crimes du colonialsme. Mais 10 000 visiteurs seulement – contre les millions qui visitent l’Exposition – fréquentent cette contre-expo.

Quatre-vingts ans après cette manifestation, qui, on l’espère, a au moins amené certains Français de l’époque à un intérêt sincère pour les cultures d’ailleurs, il faut continuer ce travail de mémoire. Car ne pas dénoncer un crime, c’est le condamner à se répéter.

Gaëlle Matoiri

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