Vendredi 13, 21h24. Nos cœurs claquent. On sort nos invitations, coincées dans les poches intérieures de nos smokings prêtés et apprêtés. Les gens s’agglutinent derrière les barrières. C’est comme à la télé. Le rouge du tapis est aussi rouge que les lèvres de Penelope Cruz chez Almodovar. Le noir et blanc des costards est aussi coloré qu’un film de Chaplin. Les invités sont tout à leur iPhone. Ils veulent garder ce moment à jamais. L’enregistrer, se le mater en boucle et dire, pour crâner : « J’ai monté les marches à Cannes. » Les photographes ne se bousculent pas pour nous photographier, nous les ravisés, embauchés trois jours dans le staff de France Inter.

Les marches. Celles que tant et finalement si peu ont gravies. Celles qu’on fantasme, dans le monde entier. Les sulfureuses et somptueuses marches, qui font briller le cinéma. Première marche, deuxième marche… Quand les flashs ne brillent pas, ce doit être un simple escalier. La salle est immense. Plus grande que le Mégarama de Villetaneuse et le Gaumont de Saint-Denis réunis. Les projecteurs s’allument d’un bond, quand la bande de keufs débarque. Maïwenn est belle à en crever. Elle ne sait plus où donner de la tête, trébuche. Sa marche hésitante trahit son trouble, son émotion. Les spectateurs, « triés sur le volet », sont debout et applaudissent. Joeystarr est émerveillé, comme un gamin dans un parc d’attraction. Le monde est à leurs pieds. Maiwenn pleure.

Le film. « Polisse » est une œuvre cinématographique majestueuse, qui oscille entre fiction et réalité. Qui nous propulse au cœur de la brigade des mineurs, nous en fait ressentir chaque souffle, chaque émotion, chaque témoignage. On se noie dans les récits terribles des enfants abusés. On est troublé, parfois, par l’humour de cette bande de flics. Les acteurs dégueulent les dialogues. Les nerfs craquent. On oublie qu’on est au cinéma. Tout semble si naturel, si facile. « J’ai pas fait un documentaire, parce que tout le monde aurait été flouté », déclarera la réalisatrice.

Pour la troisième fois (ses deux films précédents : « Pardonnez moi » et « Le Bal des actrices »), Maïwenn nous bluffe. Nous scotche littéralement. Elle ne fait pas du cinéma, elle fait son cinéma. Elle filme brusquement, pour nous embarquer. Et nous nous laissons aller. En sortant de la projection, Maïwenn verse quelques larmes. Ce vendredi soir, après des applaudissements qui ont duré une longue éternité, elle ne sait pas encore, ne se doute peut-être pas, ne peut l’espérer, que le jury, présidé par Robert De Niro, va lui décerner son prix.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Cannes La Bocca, le festival côté banlieue

A travers la vitre du bus, le ciel se grise. Les nuages deviennent lourds, pesants. Le bus s’arrête. Chez le primeur, c’est le temps des cerises. « Goûtez la bonne cerise de Carpentras », lance une vendeuse. Une dame a, elle, acheté un kilo d’oranges juteuses. On remonte dans le bus 200. Deux tickets, deux euros. La chaleur cohabite avec les nuages qui risquent d’exploser.

Cannes La Bocca. Une zone à trois kilomètres des festivités. La « banlieue ouest » de Cannes, encore désertique à cette saison, qui se remplit de prolos en juillet-août. Les flashs qui grincent et les starlettes d’un soir sont déjà très loin. Ici, la réalité prend le pas sur la fiction. Les immeubles sont dénués d’élégance. Pierre et Vacances plutôt que Martinez. Les murs s’écaillent vulgairement. Une femme secoue son drap par la fenêtre. Le gazon a brûlé depuis un bail et les hall d’immeubles sont aussi gris que le ciel qui n’a pas encore pété.

Il est midi. Des gamins collégiens sortent de l’école. Ils n’ont pas de cartable et un léger accent acidulé. On leur demande s’ils savent ce qui se passe à trois kilomètres de là. « C’est l’estival de Cannes », lâche l’un. « Y’a des stars », lâche un autre, qui ajoute : « Moi, mes stars préférées, c’est La Fouine et Soprano. » 

Des collégiens font les cents pas sur un terrain de foot. Leur professeur de sport a l’âge de la retraite. « Moi, je vais au Festival de Cannes, des fois, parce que je connais une petite riche qui me donne des places », lance une jeune fille. Un collégien, à la mèche peroxydée : « J’essaye d’aller dans les soirées. Je dis que j’ai 18 ans. »

Le magasin Casino. Loin des casinos de la Croisette où les friqués claquent leur monnaie pour remporter le jackpot. Deux copines s’amusent à acheter de l’alcool. « On vient de fumer du shit, là. » Elles se mettent à rire. « Je m’en fous du cinéma, moi. » Un ami à leurs trousses, dit : « Moi, ça m’intéresse, le festival. » L’un des gamines : « Ouais, t’aimes parce que y’a plein de putes. »

Le ciel est toujours plein. Une vieille remballe ses courses sur le parking du Casino, comme si de rien n’était. « C’est du tape à l’œil, tout ca, de toute manière. Mais on regarde, comme tout le monde. »  Un gosse reprend la passe en vol : « Je m’en fous du festival. C’est un truc pour les vieux et pour les riches. Pas pour moi. » La mer fait des remous. Les festivaliers remballent leurs smokings. Avant de revenir l’année prochaine.

M. M. et B. S. A.

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