« À Paris, la vie culturelle se passe en banlieue », clame Samuel Fasse, un jeune artiste qui passe le clair de ses journées à travailler à Clichy, dans les Hauts-de-Seine. Et si il n’avait pas complètement tort ?  À l’aune du développement du Grand Paris Express, des initiatives culturelles et artistiques conséquentes se multiplient en Île-de-France. À Clichy, deux projets d’ampleur se développent, Poush lancé par Manifesto et les ateliers du Wonder au Fortin.

Depuis sa création il y a 5 ans, l’équipe de Manifesto travaille à « placer l’art au coeur de la ville », notamment en conseillant activement la direction artistique du Grand Paris Express, ou encore à « orchestrer des rencontres entre la culture et les territoires », d’après la direction de l’agence. Après les ateliers de l’Orfèvrerie à Saint-Denis, leur atelier Poush occupe désormais un ancien immeuble de bureaux qui domine le périphérique, à la lisière de Clichy.

Plus haut dans la ville, le collectif du Wonder/Fortin vient quant à lui de s’installer dans une ancienne imprimerie et l’a reconvertie en lieu d’expérimentation artistique. On y trouve des ateliers de production, un restaurant, un espace d’exposition, une radio et des studios de son, destinés à la jeune création.

Une partie des grands ateliers du Wonder/Fortin à Clichy.

Poush : les ambitions prometteuses d’un projet clichois pour « faire rayonner un territoire par l’art et la culture »

Les ateliers mis à disposition par Manifesto sont une aubaine pour pléthore de jeunes créateurs en manque de moyens pour trouver un espace de production à Paris, dont les prix des loyers sont inaccessibles (11 000 euros le m2 en moyenne à Paris alors qu’il est de 7 000 euros à Clichy).

Ainsi, 170 artistes issus de toutes les disciplines créent aujourd’hui dans les locaux de Poush et participent à la dynamique culturelle de la petite couronne parisienne. Ici, les ambitions sont prometteuses : «inventer un lieu inédit, accompagner les artistes et faire rayonner un territoire par l’art et la culture», explique Hervé Digne, le président de l’agence Manifesto.

Dans cet immeuble de bureaux qui surplombe le périphérique, sept étages sont dédiés aux artistes. Samuel Fasse poursuit : « Mon atelier est à la fois un showroom et un espace de recherche, c’est là que je conceptualise mes œuvres, et que je reçois pour présenter mon travail ». Encore plus que la production, la volonté de Poush réside dans l’idée de créer du lien relationnel entre les artistes, les galeristes et le grand public.

L’atelier Poush s’est installé à Clichy pour la saison 2020/2021. Le projet est portée par l’agence Manifesto.

Plusieurs galeries et d’espaces d’exposition ont un pied dans les bureaux de Manifesto, dont Exo Exo et The Community. Avant la crise sanitaire, des événements étaient proposés et permettaient aux populations locales de découvrir les travaux réalisés dans cette vaste tour. Mais c’est avant tout un espace de travail, fermé au public.

Pour l’instant, seule une poignée d’artistes clichois travaille à Poush. Le commissaire du projet Yvannoé Kruger précise que la sélection ne s’est faite ni sur des critères géographiques, ni sur des critères d’âge, mais bien sur la qualité intrinsèque du travail artistique.

La liste des « résidents » disponible sur le site internet de Manifesto révèle la présence d’autant d’artistes confirmés qu’émergents, d’hommes que de femmes, venant de Paris ou d’ailleurs. La situation est semblable à Saint-Denis, dans les ateliers de l’Orfèvrerie, autre projet de Manifesto.

Pour mettre en valeur les œuvres des artistes et créer du lien avec les populations locales, la directrice générale Laure Confavreux-Colliex affirme travailler avec la mairie de Clichy, et met en avant sa volonté de développer plus de partenariats avec les écoles de la ville, dont des visites scolaires dans les ateliers. Manifesto encourage par ailleurs ses artistes à créer des projets au coeur même de la ville des Hauts-de-Seine.

Des ponts entre les espaces de création et le lycée Newton de Clichy

C’est le cas de Paul Créange, qui travaille sur des créations sculpturales avec un groupe d’élève du lycée Newton. L’Oeuvre collective « Regarder la ville – Transformer la ville » , inspirée des ballades faites à Clichy et de son mobilier urbain, sera restituée lors d’une exposition en mai 2021.

Le Wonder/Fortin s’engage aussi contre la précarisation des jeunes artistes franciliens, et propose des ateliers à bas prix grâce à son modèle économique solidaire… forcément fragilisé par le contexte sanitaire actuel. Depuis quatre ans, l’équipe a investi différents lieux à Saint-Ouen, Bagnolet ou Nanterre.

Aujourd’hui, plus de soixante artistes disposent d’un lieu de travail dans les 3000m2 de l’ancienne imprimerie Fortin, occupés gratuitement depuis trois mois avec l’accord du propriétaire pour un « prêt à usage ». Véritable laboratoire de création fait par et pour les artistes, ce vaste espace de plusieurs étages comprend un restaurant, un espace d’exposition, une radio, des studios son mais surtout des ateliers de production parfaitement équipés.

Nous revendiquons ce droit à la ville: en proposant des ateliers à bas coût en petite couronne, les artistes peuvent rester dans ce territoire, et non être relégué.e.s de plus en plus loin de Paris. 

Le projet du Wonder au Fortin veut pallier la précarisation grandissante des jeunes artistes : « Nous revendiquons ce droit à la ville: en proposant des ateliers à bas coût en petite couronne, les artistes peuvent rester dans ce territoire, et non être relégué.e.s de plus en plus loin de Paris, qui reste le centre artistique où se déroulent de nombreuses expositions et projets», explique, lucide, Albine Bessire, administratrice du lieu.

Lors du confinement, « Antonin Hako, peintre et co-fondateur du Wonder a réalisé un projet hybride sur le toit du bâtiment (une série de drapeaux peints agités tous les jours pour rentrer en contact avec les habitant.e.s et les usagers du quartier, NDLR) auquel tous les membres du collectif se sont joint·e·s. On a terminé ce projet en fabricant et en gonflant une montgolfière de dix mètres de haut depuis le toit du Zenith. C’était fou ! », raconte Albine Bessire.

Le modèle économique, solidaire et autonome, s’est affiné progressivement pour ne pas dépendre de subventions extérieures, mais reste fragile, et pas seulement à cause du confinement. Le lieu parvient à vivre grâce au bénévolat de ses membres et à la location d’ateliers. C’est le prix à payer pour être indépendant, et être fidèle à leur crédo : « diffuser des formes hybrides et décalées par rapport à ce que proposent les grandes institutions ». Et le prix pour faire émerger la future création francilienne. En 2021, sonnera aussi l’heure pour les observateurs et les habitants, d’un premier bilan pour ces deux initiatives, quant au rayonnement de la création clichoise ainsi qu’à l’inclusion des artistes et de la jeunesse locale.

Paul Ivernel

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