« Bon, on va parler d’islam ce soir. » Adam Kessouri, 22 ans, prend la parole devant le public de la Philharmonie de Paris : « Je rigole, c’était juste pour avoir votre attention ». Quelques instants de discours seulement et la salle est déjà conquise. Le jeune étudiant en droit à Aix-en-Provence a remporté, mercredi soir dernier, le prix du Meilleur Orateur de France, délivré par l’association Éloquentia, au terme d’une finale qui réunissait six candidats venus de partout en France et même de Belgique.

Dans son discours, qui répondait par la négative à la question « Les traditions sont-elles un obstacle au changement ? », le jeune homme d’origine algérienne a enchaîné les vannes, les allitérations et les assonances en fustigeant l’actualité. De l’interview d’Emmanuel Macron chez Valeurs Actuelles à Éric Zemmour sur CNews en passant par le sort réservé aux migrants, Adam a aiguisé sa plume : « C’est assez minable, et malgré ce que l’on pense, le bon sens reste accessible. On débat à ras de terre donc c’est assez facile de déblatérer ces facéties, malgré les signes ostensibles, à partir de quand peut-on dire qu’une communauté est assez ciblée ? ».

Plus d’un millier de personnes avaient réservé leur place en 4 jours à peine

Tel un humoriste de stand-up, il a su parfaitement occuper la scène et maîtriser le rythme passant de figures de style complexes à des blagues improvisées. Pourtant, son discours n’a été écrit que la veille, comme il nous l’expliquait en amont du concours : « Je n’arrive pas à écrire avant. Je laisse le sujet mûrir plusieurs semaines dans ma tête sans rien noter et j’écris tout tard le soir au dernier moment. Il faut que je sois dans le même mood quand j’écris mon texte et quand je le présente le lendemain ». Face à un public mixte et réceptif, qui n’a laissé aucun siège de libre, Adam a même osé improviser. Un peu comme sa participation au concours qui tient du hasard : « J’avais vu le flyer d’Éloquentia Marseille à la bibliothèque universitaire et c’était  à un moment où je m’étais promis de dire ‘oui’ à tout pour sortir de ma zone de confort ».

Des engagements personnels profonds

Tous les discours des candidats étaient engagés à leur manière. Sous les yeux d’un public nombreux et d’un jury de gala, à l’image d’un Kery James qui a chauffé la salle en préambule avec deux de ses titres, chacun avait une histoire personnelle à défendre. Souvent avec beaucoup d’émotions. Venue tout droit de Bruxelles avec de fervents supporters là-haut dans les gradins, Iman Aouad, 21 ans, a pris la parole ce soir-là en racontant un viol. Qu’elle en ait été victime ou que son récit soit une fiction, la justesse de ses mots a imposé le silence. Elle a touché le jury, notamment la journaliste Sophia Aram, qui l’a câlinée à l’annonce de sa troisième place.

Iman Aouad, la candidate belge de 21 ans

Du haut de ses 19 ans, le cadet du concours Mathis Druelle a quant à lui a apostrophé sa soeur et ses parents depuis le pupitre pour faire son coming out : « Maman, Papa, j’aime les femmes mais j’aime aussi les hommes ». Une façon de sensibiliser contre l’homophobie et la violence subie par les couples gays dans la rue qui a suscité une standing ovation du public.

Cette liberté de parole est au coeur du projet Éloquentia. Le concours d’éloquence, au départ ouvert à tous les jeunes du 93, est né en 2012 en Seine-Saint-Denis. Imaginés par Stéphane de Freitas, les programmes offrent une véritable formation aux candidats avec des cours de rhétorique classique mais aussi de slam et de poésie : « En 2012, tout le monde disait déjà que la liberté d’expression était menacée alors on a voulu la redonner à ceux qu’on n’écoutait rarement : les étudiants », surtout ceux issus de milieux populaires, précise le fondateur. L’association s’est démultipliée pour s’installer à Nanterre, à Limoges, à La Rochelle, à Bordeaux, à Bayonne, à Grenoble, à Marseille, à Bruxelles et même à Constantine formant près de 10 000 jeunes cette année.

Prendre confiance en soi

Nombreux sont ceux qui ont connu l’association suite au documentaire À voix haute qui lui a été consacré. Ce dernier, réalisé en 2015, suivait la préparation aux concours des candidats de l’université de Saint-Denis. L’un des finalistes de cette session nationale 2019, Quentin Montaclair, s’y est complètement reconnu. L’étudiant de 25 ans se souvient : « Je suis tombé par hasard sur le documentaire et je suis resté bouche bée. La diversité des parcours m’a fascinée et leur manière de défendre leurs convictions, sans être politisés, m’a donnée envie de le faire aussi ».

Lui qui a grandi dans une banlieue pavillonnaire de Villepinte, dans le 93, a décidé de se lancer. Même si il n’est pas monté sur le podium ce mercredi soir, sa participation lui a beaucoup apporté : « Je suis timide de base. Dans un groupe par exemple, j’ai une angoisse sociale qui m’empêche de prendre la parole. L’art oratoire m’oblige à me livrer ».

Sa rivale Laure Carassus, passée par les cours Florent, s’est rendue compte que ce concours lui a permis de structurer sa pensée et de trouver des arguments contre son propre avis : « C’est tout un art de montrer qu’on n’est pas d’accord sans dire que les autres, en face, sont des salauds », lance-t-elle en rigolant. Au regard des bénéfices personnels, de la bienveillance du public et du pouvoir unificateur de leurs discours à tous, on ne peut que se réjouir du succès grandissant des concours d’éloquence en France.

Adam, grand vainqueur de la finale

Nesrine SLAOUI

Crédit photo : NS / Bondy Blog

 

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