Explication

Un geste trop brusque, et des mots qui partent en fumée. Comme portés disparus. Il a suffit d’un seul geste seulement, et toutes ces paroles sacrifiées. Enterrées vivantes. Et pourtant, dans l’instant, il n’y avait rien de violent. Des silences même. Surtout quand il a dit « Laisse moi 30 secondes ». Les aiguilles de l’horloge cognaient. Et puis, presque à la fin, une main agitée, le micro qui s’envole. Qui se fracasse au sol. Qui ne ressortira jamais indemne, malgré un massage cardiaque. La discussion est perdue, dans les abîmes de l’inconnu. Alors, refaire le match avec des bribes de mémoires.

Action

Il arrive en retard, de pas grand chose. Il n’est pas comme les autres. Il a sa façon de regarder, sa façon de parler, sa façon de sourire, sa façon à lui. Réel, déjà prophétisé mille fois. Un acteur, sans doute le meilleur, noyé par les prix. « On me le dit, je m’en rends pas compte ». Il déverse ses souvenirs, décortique « sa madeleine de Proust ». Tout à commencé par un bruit, « celui du train que je regardais passer à travers les arbres, par ma fenêtre, à Belfort ». Le train = la fuite. La fuite = Paris. Il veut jouer. Il ne sait pas encore que bientôt, le rôle de sa vie, sera d’être un acteur.

« Ça commence devant ton miroir, jeune, t’essayes de pleurer, tu te forces ». Il n’y arrive pas. Les larmes ne coulent pas, même avec la force des sentiments. Maintenant, il joue la tristesse, l’angoisse, l’histoire, l’homme, le prince, l’amoureux, le père. Le père, dans le film de Joachim Lafosse, s’appelle Mounir. Il est doux, puis violent. Il est aimant, puis haï. Un homme, avant d’être père, protégé par un parrain, Niels Arestrup. Protégé, même étouffé. Un homme qui vit l’amour avec Murielle, Emilie Dequenne. Un trio infernal. Tout ça mène au drame. Les enfants arrachés à la vie. C’est une histoire vraie repeinte avec frissons. « Jouer le quotidien, c’est difficile ». C’est un film sur la vie qui bascule. Un film sur la mort comme geste ultime.

Il tortille ses doigts, jusqu’à les faire craquer. Les phalanges tendues. « A chaque rôle, j’ai peur ». Lui, le garçon aux airs de taulard. Peur que le rôle lui échappe. Peur que rien ne vaille. Même pour son prochain film, qu’il tourne actuellement. « J’ai peur ». Il sera un amoureux, encore une fois. Un amoureux peut être disgracieux, peut être abimé. Personne n’en sais trop rien, lui non plus. « Un rôle, ça s’attrape après deux semaines de tournage, des fois plus ». Ses rôles, il les vit jusqu’au bout des doigts, jusqu’aux battements des tempes. « Parfois, quand je dois jouer la tristesse, je me rends triste ». Jouer, c’est fouiller dans son fonds.

C’est un garçon rêveur devenu un homme rêvé. Parce qu’acteur crée du fantasme, parce que sa gueule crée du désir, parce que son amoureuse crée des jalousies gentilles. « C’est flatteur d’être envié Qui n’a pas rêvé d’être l’amoureux d’une actrice ? ». Personne. Sa « elle » à lui, -et il s’embrasse les doigts, comme un italien. Parce qu’encore une fois, il a sa façon à lui d’aimer. Un peu comme un enfant. « Aimer, pour moi, c’est s’adonner à quelqu’un. Se donner complètement. Il faut faire confiance ». Alors, lui se donne.

Le bruit d’un battement d’ailes d’un pigeon. L’effroi. Le bruit est celui des ailes qui s’agitent, d’un pigeon qui se débat. Le froid. « J’adore le bruit des pas dans la neige ».  « Le bruit de la voiture qui écrase les graviers ». « Le bruit d’une arme qui se charge ». Il est une arme qui se charge et se décharge. A l’écran, dans A perdre la raison ou ailleurs, il est une rafale de balles. Il dit…

Et soudain, le fameux geste. Le micro qui choque. Coupez.

Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah

Playlist
Bon Iver – Wash
The Weeknd – Montreal
Snoop Dogg – Fresh Pair of Panties On
Frank Ocean – Bad Religion

Articles liés

  • Small Axe : une série au service des siens

    Le réalisateur oscarisé Steve McQueen a réalisé pour la chaîne BBC une anthologie de cinq films retraçant l'histoire de la diaspora antillaise dans l'Angleterre des années 1970 et 1980. Disponible en France sur la plateforme Salto, Small Axe est une œuvre foisonnante qui réaffirme les missions du service public. Critique.

    Par Meline Escrihuela
    Le 20/09/2022
  • Deux secondes d’air qui brûle : la poétique du brasier de Diaty Diallo

    Une cité sans nom qui rappelle la Place des Fêtes avec feue sa pyramide, la banlieue Est. Un de ces endroits où « rien de ce qui apporte du confort ne dure ». Son architecture, ses habitants, sa vie tranquille malgré tout. Deux secondes d’air qui brûle (Editions du Seuil, 2022), le premier roman de Diaty Diallo, nous a secoués. Interview.

    Par Nassera Tamer
    Le 12/09/2022
  • La Guerre des bouffons : une légende de Bondy

    Dans ce premier roman qui vient de paraître chez Clique Editions, Idir Hocini revient sur ses années d’enfance et ses aventures au lycée Jean Renoir de Bondy. L’ancienne plume du Bondy blog dont l’écriture était déjà remarquée, se dépasse et fait notre fierté. Interview.

    Par Nassera Tamer
    Le 09/09/2022