En rangs serrés, les jeunes artistes descendent les escaliers en direction des studios roubaisiens. Une lumière tamisée les accueille dans cette arène musicale où chaises et canapés sont installés en demi-cercle.

C’est ici que tous les jeudis soir se tiennent les ateliers Rap animés par Lyna Ziani aka Punchlyn et Sofiane Toumi aka Toums. Une fois franchies les portes du studio, le silence remplace les taquineries qui fusaient à l’entrée de l’association Autour des rythmes actuels (ARA).

La dizaine de rappeurs en formation présents écoutent attentivement Punchlyn qui briefe la séance du jour. « Aujourd’hui, on enregistre vos textes de la semaine dernière », annonce Punchlyn. Toums et elle accordent une place particulière à l’écriture pendant leurs séances avec, parfois, des thèmes imposés pour varier leurs styles.

« Ces jeunes », comme les appelle, vont à tour de rôle passer derrière le micro, sous l’oreille attentive de leurs camarades. D’autres, qui ne rappent pas sur la même instrumentale, s’isolent dans une pièce à côté pour travailler leurs textes.

 

Des jeunes pousses de tous les horizons

Confortablement installée face à la table de mixage, Lyna Ziani lance la prod’. Une instrumentale mélodieuse sur laquelle quatre artistes vont collaborer. « On commence par Christmas », annonce celle qui est aux manettes de la séance. Le collégien se lance dans le premier enregistrement de sa vie. Sous ses yeux, une feuille encrée de paroles en anglais.

« En Ouganda, je n’avais pas les moyens de faire ça », se souvient-il. Financièrement, il lui était impossible d’avoir un téléphone ou du matériel d’enregistrement. « J’ai découvert YouTube quand je suis arrivé en France, il y a un an », explique timidement le garçon. Après quelques retouches, Lyna le félicite pour son couplet qui ouvre le son de « l’amitié ».

J’aimerais beaucoup en avoir plus de filles

Géraldo passe en troisième. Du haut de ses 26 ans, le doyen du groupe rappe exclusivement en portugais. « Avec mes amis, on chantait devant des publics en Angola », se remémore celui qui habite les Hauts-de-France depuis 2012.

L’absence de leur camarade Sarah ne permet pas de boucler le quatuor. Dommage, puisqu’avec Laurinda elles sont les deux seules filles du groupe. Punchlyn, qui fut l’une des premières femmes à se lancer dans le rap à Roubaix, se désole de cette situation : « J’aimerais beaucoup en avoir plus. Mais, il faut les trouver ».

Une cohésion de groupe

Le niveau et l’expérience varient entre les participants de cet atelier, ouvert. Certains, comme Christmas, entament, seulement, leur troisième ou quatrième séance, tandis que d’autres sont inscrits depuis deux ans.

Punchlyn et Toums ont constitué ce groupe d’artistes en formation. « Ils sont assez reconnus dans le secteur », indique le directeur adjoint de l’ARA, Marc D’Haussy, accoudé à son bureau. Ces ateliers sont nés « d’une demande de la population locale », précise-t-il. Si ces cours sont payants, ils restent adaptés aux revenus familiaux de chacun. Quand le projet s’est monté, il est apparu évident de faire appel à Punchlyn et Toums.

Les deux Roubaisiens placent la solidarité comme valeur fondamentale de leur atelier. Cela s’illustre par des « checks » entre camarades, des conseils soufflés entre amis et des scènes d’euphorie quand un des collègues réussit son interprétation. « On s’aide tous et on apprend à recevoir les critiques », atteste Eliott, 18 ans, qui fait partie des plus anciens du groupe.

Je leur parle comme mes semblables, c’est comme ça que je gagne leur respect

Yanis ne voit pas ses encadrants comme des professeurs. « Ce sont des Messi », sourit-il. Punchlyn rejette, elle aussi, ce rapport professoral : « Je leur parle comme mes semblables. C’est en leur parlant comme ça que je gagne leur respect ».

Bien qu’ils aient tous l’envie de faire carrière dans la musique, ces ateliers leur permettent surtout de sortir de leur quotidien. En slidant les photos sur son téléphone, Punchlyn se remémore « un concert de Stavo à Pantin, un séminaire dans le Jura » et bien d’autres souvenirs partagés avec sa troupe avec son association Zérovicecity.

« Envie de transmettre ce que je n’ai pas reçu » 

D’abord animatrice dans plusieurs centres sociaux, Lyna Ziani développait des projets pédagogiques autour du rap dans plusieurs structures. Aujourd’hui, elle anime des cours à l’ARA, mais aussi dans des collèges, lycées et toutes sortes d’établissements qui font appel à elle.

Marc D’Haussy avoue qu’il est tout de même « difficile de trouver des intervenants ». La Roubaisienne acquiesce et explique que la pédagogie ne va pas de soi pour les artistes musicaux. Mais Punchlyn se plaît dans ce rôle qu’elle cumule à son métier de rappeuse. « J’ai envie de percer moi-même, mais j’ai aussi envie de faire percer les autres », affirme celle qui anime également le Five contest, un concours de rap.

Tout ce qui entoure ces rappeurs en herbe – micros, table de mixage et logiciels de montage – Punchlyn n’y avait pas accès dans sa jeunesse. « Je leur mets à disposition des studios que je n’avais pas à leur âge. Il n’y avait personne (pour nous). J’ai envie de transmettre ce que je n’ai pas reçu », relate la femme de 27 ans.

J’ai envie de percer moi-même, mais j’ai aussi envie de faire percer les autres 

Pour ceux qui sont « prêts », dans son petit groupe, elle n’hésitera pas à leur faire découvrir les hautes sphères du métier. « Tout à l’heure, le petit Adam m’a demandé ce que je faisais demain. Je lui ai répondu « Tu veux qu’on fasse quoi ?  » (rire). Et je lui ai dit que j’allais le prendre avec moi dans un vrai studio », sourit l’artiste.

Avec des ateliers de ce type, la musique la plus populaire de France semble avoir encore de belles heures devant elle. Il ne reste plus qu’aux jeunes artistes roubaisiens à se développer pour atteindre les hauteurs de leurs prédécesseurs les plus connus. Les rappeurs roubaisiens, Gradur et ZKR, se reconnaîtront.

Adel Miliani

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