Kery James présente sa première pièce de théâtre, « À Vif », un spectacle politique autour de la question de nos banlieues. Le rappeur charismatique lance un appel au dialogue entre « deux France » que certains politiciens s’emploient à monter l’une contre l’autre. À voir actuellement et jusqu’au 28 janvier 2017 au Théâtre du Rond-Point.

Il n’a rien perdu de sa flamme. Kery James joue à Paris sa pièce « À Vif », montée par Jean-Pierre Baro. Deux avocats en herbe s’affrontent lors d’un concours de plaidoiries organisé en fin de cursus de l’école de formation du barreau. Le rappeur incarne Soulaymaan Traoré, jeune Noir qui a grandi en banlieue défavorisée.

Thème de la joute oratoire : « l’État est-il seul responsable de la situation des banlieues ? » Tandis que Soulaymann s’emploie à défendre l’État, pointant les responsabilités de chacun, son concurrent, un jeune Blanc de bonne famille joué par Yannik Landrein, soutient le contraire en rejetant en bloc la faute sur les politiques. La sobriété est de mise. Deux pupitres et une longue table à chaque bout de laquelle les deux rivaux vont s’affronter, font office de décor. Ici, le verbe est au centre du spectacle.

Deux destins face à face

On écoute chaque argument, chaque colère. L’avocat interprété par Kery James base son argumentaire sur l’émancipation des banlieusards. Son personnage va devoir faire face à ses contradictions et tenir un plaidoyer dans lequel il tient également pour responsable de cette situation les personnes avec lesquels il a grandi et qu’il a côtoyé tout au long de sa jeunesse. « C’était plus intéressant pour le scénario et pour la dramaturgie de la pièce de donner la négative au personnage de Soulaymaan », confie Kery James. Et cela fonctionne parfaitement puisque le jeune issu d’une famille modeste d’Orly (Val-de-Marne) est plusieurs fois renvoyé dans ses derniers retranchements par les vérités de son adversaire.

Ce dernier, qui a grandi au sein d’une famille parisienne aisée, ne connaît que très peu la banlieue. Loin d’être victimaire, c’est un Yann poignant et très enclin à l’humour qui démontre à travers des faits et des chiffres que l’État et hommes politiques qui se sont succédé au pouvoir sont responsables des difficultés des quartiers populaires.

Le prolongement d’une écriture acide sur les banlieues

La pièce se divise en deux thèmes : la responsabilité et l’éducation. Les jeunes avocats se lancent dans des plaidoyers où chaque mot utilisé, chaque phrase prononcée trouvent un écho suffisamment puissant chez le spectateur pour lui faire comprendre que la réponse à la question posée est complexe. La banlieue, ce mot qui fait souvent l’objet de fantasmes et de déformations médiatiques, est au centre du débat pendant près d’une heure et demie. Pour Kery James, qui dénonce depuis plus de 20 ans les discriminations dans ses textes engagés, c’est le prolongement d’une écriture acide et pointue sur les quartiers populaires.

Le public dans la salle est un jury populaire. Il assiste au face à face tendu et est invité à interagir avec les deux avocats. « Souvent dans les concours d’éloquence, le public a une place centrale. Les deux candidats essaient de trouver son approbation et de le faire participer, c’est pour ça qu’il était important pour moi de donner une place centrale au public », soutient l’artiste.

Les plaidoiries débordent parfois sur la vie privée. Yann et Soulaymaan révèlent leurs préjugés à l’égard de l’autre -notamment lorsque le jeune Yann demande à Soulaymaan s’il peut lui procurer des drogues dures à l’approche de la finale du concours d’éloquence- et règlent leurs comptes personnels. Les flashbacks permettent au public de mieux appréhender les relations familiales de Soulaymaan, dont le grand frère Demba a sombré dans le grand banditisme et le petit frère Noumouké a encore la possibilité de choisir entre les deux destins de ses aînés.

Réconcilier les deux France

Avec « À vif », ce sont surtout deux France qui ne se rencontrent jamais qui se côtoient enfin pour un temps. Kery James a l’habitude de prendre le pouls de ces « deux France que les médias et la classe politique opposent, mais qui doivent absolument se rencontrer et discuter ». Pour faire rencontrer ces deux mondes, ces deux milieux, le dialogue demeure la clé. Un dialogue qui passe par des questionnements posés tout au long du spectacle : quel est le pouvoir des citoyens ? Faut-il avoir grandi en banlieue pour pouvoir la critiquer ? Les habitants des cités forment-ils un seul et même groupe ?

À chaque fois que Yann accuse l’État d’avoir abandonné les banlieues, Soulaymaan remet, lui, en cause les fantasmes qui entourent les quartiers populaires. « Les banlieues ne sont pas une crèche peuplée de nourrissons mais de gens qui veulent se sentir responsables », plaide-t-il. Lorsque Soulaymaan interprète en slam le morceau de Kery James « Constat Amer » (issu de l’album Dernier MC) dans lequel les banlieusards sont accusés d’être les seuls coupables de leur situation, Yann lui répond par les paroles du célèbre titre « Lettre à la République » où, cette fois, c’est l’État qui est tenu pour responsable de l’état des banlieues. Les deux morceaux s’opposent et se complètent. Qui des deux orateurs finit par l’emporter ? Aucun. Il n’y a pas une seule mais plusieurs réalités. C’est tout le message de la pièce qu’il faudra garder à l’esprit avant d’aller voter.

Félix MUBENGA

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