Abd Al Malik, le rappeur originaire de Strasbourg revient avec un 5e opus : « Scarifications », réalisé par Laurent Garnier, 5 ans après l’album Château rouge. L’auteur d’« Allogène » se livre au Bondy Blog. Entretien.

Le Bondy Blog : Cela fait 27 ans que vous rappez, quel est votre regard sur cet art que vous pratiquez ?

Abd Al Malik : Le hip-hop c’est comme un être, il n’est pas le même qu’il y a 20 ans et dans la même veine moi non plus… La chose qui me fait rester droit dans mes bottes, c’est de me souvenir quelle était ma motivation première quand j’ai commencé le rap dans l’optique de me raconter, avec une éthique, une rigueur, une certaine exigence esthétique et de ne jamais oublier que c’est une démarche artistique avant toute chose.

Vous mélangez volontairement des styles musicaux comme dans l’album Gibraltar et la variété française, dans Château-Rouge et la rumba congolaise, scarification et la musique électro… Quel est le but de ces associations ?

Je ne considère pas ça comme des associations… Que l’on pratique le hip-hop ou le rap, c’est issu de la culture du sample… C’est-à-dire qu’on se nourrit de plein de sonorités que l’on rend hip-hop.

Pensez-vous que vous auriez eu la même longévité si vous étiez resté au rap de vos premières heures ?

On évolue, on change, on grandit et j’espère qu’avec le temps on se bonifie… Il y a plus de sagesse de compréhension des choses, je ne me réveillais pas chaque matin, on me disant : comment je vais faire pour durer dans le hip-hop… Par contre quand je rentre en studio, c’est pour quelque chose ! Je n’y vais pas pour l’appât du gain, mais pour être encore plus pertinent que les fois précédentes… C’est ce qu’on appelle dans le hip-hop faire des classiques !

Parlez-moi du titre de votre album : « Scarifications »… Pourquoi ce choix ?

D’une certaine manière, je magnifie la beauté des cicatrices… La vie peut nous blesser et on peut se faire du mal soi-même, mais on a en nous cette merveilleuse capacité de nous dépasser, transcender les choses. On vie avec nos souffrances et il y a cet adage qui dit : ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts ! Il y aussi le côté tribal ou rituel qui marque un passage à l’âge adulte, l’appartenance à une ethnie. Dans tous les cas, on magnifie la vie et sa singularité.

Comment s’est faite l’association avec Laurent Garnier ?

Elle s’est faite naturellement, nous nous sommes rencontrés il y à 10  ans à peu près. Il est venu me voir jouer à un de mes concerts à Paris, deux soirs de suite. Il aimait mon travail autant que nous aimions le sien avec mon équipe… Quelques mois après, on s’est revu au festival jazz de Montreux (Suisse). Nous jouions la veille et lui lendemain, il m’a demandé de faire un morceau avec lui dans son set. Il y a eu une alchimie, c’était une belle expérience. Après cet événement, on s’était promis de retravailler ensemble, malgré que l’occasion ne se soit pas présentée de suite. L’année dernière je travaillais avec mon frère, Bilal qui compose pour moi, sur la bande originale de mon film : « Qu’Allah bénisse la France ». On voulait une certaine couleur, une musique particulière parce que l’on a grandi à Strasbourg, près de la frontière allemande, on voulait une musique qui représente notre région, ce qu’on écoutait quand on était gamin en plus du hip-hop, on écoutait de la dance, l’eurodance, la house. On essayé de faire choses dans cet esprit, mais ça nous satisfait pas. Mon frère m’a glissé que c’était peut-être là l’occasion de travailler avec Laurent. On est allé le voir, on lui a parlé du projet, il était intéressé, mais il nous a dit : le film c’est une chose, mais vous avez les matériaux suffisant pour faire un album. C’est dans cette dynamique, qu’on a fait à la fois, la musique du film et l’album « Scarifications ».

Dans « Contretemps », on a l’impression que vous vous positionnez en tant que grand frère… Est-ce le cas ?

Par rapport à quoi ?

Par rapport au message, au refrain… (« C’est pas la rue qui te bloque bloque/
C’est pas l’œil qui te bloque bloque/C’est pas l’envie qui te bloque bloque/C’est pas l’argent qui te bloque bloque/
C’est pas l’État qui te bloque bloque/
C’est pas les profs qui te bloquent bloquent/C’est pas le temps qui te bloque bloque /,Mais c’est toi-même qui te bloques bloques bloques »)

Je ne parle en tant que grand frère, mais juste par rapport à mon expérience c’est différent. Parce parler en tant que grand frère voudrait dire que j’ai une position supérieure, or non ! Je parle par rapport à mon expérience, car j’ai vécu des choses que plein de personnes n’on pas encore vécues ou ont déjà vécues et c’est dans ce sens que s’inscrit cette chanson. Cette appellation de « grand frère » peut vite devenir despotique, je suis le grand frère, donc j’ai raison et tu as tort, alors que je ne suis pas du tout dans cette démarche.

Êtes-vous conscient qu’indirectement de temps en temps vous avez ce rôle ?

Je ne suis pas un grand frère, mais j’assume le fait d’être considéré comme tel. Je ne cherche pas à être suivi, car tout ce que je dis est mon avis personnel. J’ai encore à apprendre des anciens, comme des plus jeunes.

Les rappeurs ont cette habitude narcissique de parler d’eux… Dans votre titre « Initiales CC » les dédicaces des rappeurs que vous affectionnez pleuvent, dans l’album il y a les hommages respectifs à Daniel Darc et Juliette Greco. Expliquez-moi ce cheminement ?

Parce que les autres sont plus importants que moi, je me nourris des autres ! Je me considère comme un éternel étudiant, j’ai à apprendre de ceux qui m’entourent. D’une certaine manière, parler des autres, c’est à la fois leur rendre hommage et signifier que nous sommes un, une unité. L’hommage c’est important, car on parle des artistes, on parle aussi de comment on se reconnaît à travers ces gens-là. Je rends hommage, car je les connais personnellement c’est des gens avec qui j’ai énormément partagé. Juliette gréco c’est une personne qui m’a le plus porté dans le métier, c’est presque ma marraine. Daniel, Juliette, ce sont des personnes importantes dans ma vie. Elle nous a appris directement ou indirectement qu’être soi, c’était ça le plus important si on voulait être pertinent artistiquement parlant.

Tout de noir vêtu, est-ce une musique qui évoque la condition des noirs en France ?

C’est ce que vous pensez !

Oui quand j’écoute le refrain : « C’est comme si tu portais un vêtement que même si tu voulais tu ne pouvais enlever/
C’est comme si tu portais un vêtement que même si tu pouvais tu ne voudrais enlever
/C’est comme si tu portais un vêtement qui était censé dire aux autres qui tu es
/C’est comme si tu portais un vêtement qui te condamnait à vivre dans l’obscurité » !

Dans mes textes, j’essaie de faire une compréhension à plusieurs échelles. Vous avez raison et en même temps c’est plus que ça, parce que finalement être la minorité, être pointé du doigt c’est vrai pour les noirs, mais pour d’autres aussi, pour des blancs avec leur appartenance sexuelle, leur classe sociale…

Vous parlez beaucoup de culture, de littérature dans vos albums… Si vous aviez un livre ou un artiste de référence, ce serait lequel ?

Il y a beaucoup de livres qui m’ont marqué, ça va d’Aimé Césaire à Sénèque en passant par Camus, Raymond Carver, Deleuze, Derrida… Celui qui m’a donné envie de rapper c’est Big Daddy Kane, la Juice Crew, le rap de New York. Après il y a des figures comme Jacques Brel lié à la chanson.

Propos recueillis par Lansala Delcielo

Concert le 3 mars 2016 à la Gaîté Lyrique, avant une tournée nationale à l’image de ces trois derniers clips.

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