« C’est lui, là, devant toi. – Ah ouais, il rentre par là, comme nous ? – Oui apparemment. Il a raison, c’est bien, il se prend pas la tête. » C’est comme ça qu’il est arrivé. Par là, normal, comme nous, le public, des fans ou des curieux désireux de mieux connaître celui dont beaucoup sont fiers. Il est 19 heures pétantes, il fait un froid de canard en ce début novembre. Nous arrivons à l’espace Fraternité d’Aubervilliers. La Rumeur du Monde, nom donné à un cycle de conférences, attend un invité que l’on a l’habitude d’écouter en chansons, Abd al Malik, slameur, rappeur, auteur de bouquins…

Ce soir c’est sur la scène politique qu’on le retrouve, avec son dernier livre « La guerre des banlieues n’aura pas lieu » (Le Cherche Midi), qui raconte l’histoire de Peggy, ancien détenu, son entourage et sa rencontre avec le soufisme. L’attente se fait longue mais dans la bonne humeur et en musique, avec les différents artistes du Festival Villes des Musiques du Monde. La soirée commence par une représentation de danse derviche, durant laquelle Ziya Azazi fait tourner ses jupes à en atteindre l’extase, une danse empreinte d’un caractère spirituel.

Sont présents également les membres de l’association soufie Isthme. Leur groupe de chant entame des invocations, récite en chœurs un verset du Coran et chantonnent des anashides (chants religieux). C’est dire l’ambiance soporifique qui règne dans la salle… Puis vient le moment tant attendu, Abd al Malik s’installe à côté du maire adjoint à la culture d’Aubervilliers, Abderahim Hafidi.

Abd al Malik c’est un peu notre « Obama » en banlieue, une sorte d’exemple qui a réussi à se faire apprécier par un public varié. C’est l’artiste qui a donné un nouveau visage au rap français. C’est le banlieusard qui possède à son compteur plusieurs récompenses, notamment  une Victoire de la musique, une décoration Chevalier des arts et des lettres, etc… Quand on l’écoute parler sur un plateau-télé, on se dit que nous aussi, on peut « réussir », que nous aussi on peut tout déchirer. Rien à voir avec les rappeurs de sa génération. Chez Abd Al Malik, on ne rencontre pas la vulgarité ou les sons commerciaux de Booba et Rohff, peut-être parce que ses modèles sont plutôt Brel et Prévert que 50 Cent…

Mais ce soir, comme les Américains aux élections de mid-term, on a voté plutôt républicain que démocrate, parce que la scène musicale pour Abd al Malik est « un moyen de partager un message ». Alors qu’on s’attend à entendre des propos originaux et un peu chocs, on a droit à un discours récurrent : « Les émeutes de 2005, c’était un appel au secours de la banlieue », « La politique et les journalistes sont responsables ». « La banlieue est présentée comme un problème dans les médias », dit le chanteur. Un peu cui-cui les oiseaux dans la bouche de celui qui passe pour un porte-parole de la banlieue. L’artiste est conscient de son côté convenu et l’assume totalement : « Je préfère être bien pensant que mal pensant. »

Jacques Salvator, maire PS d’Aubervilliers, est venu saluer l’artiste, n’hésitant pas à interrompre le conseil municipal pour l’occasion. Même l’opposition est là, un député UMP nous confesse « qu’il partage l’idée que la peur de la banlieue est instrumentalisée dans notre société ». Abd Al Malik, l’artiste qui met tout le monde d’accord ? Au moment des questions, une jeune femme lui demande : « La banlieue ça vous servi à quoi ? – La banlieue m’a tout apporté, elle m’a permis de trouver la force, de comprendre que venir d’ici n’était pas une fatalité, la banlieue c’est mon peuple et mon sang. »

Lyna Khoudri et Ibtissem Zouhiri

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021