Abd al Malik est grand. Mais a-t-il les épaules assez larges pour sa mission ? Il a du charisme et lorsqu’il parle, c’est toujours pour dire des choses censées, intelligentes. Il parle comme un pasteur noir américain. Il est musulman. Nous étions cinq ou six à l’écouter, jeudi, à l’atelier théâtre de la municipalité de Bondy. Cinq ou six, et non cinq ou six cents. Je vais mettre les pieds dans le plat : pourquoi des démagogues faisant profession d’islam réunissent des auditoires bondés comme des Zénith, quand Abd al Malik, tellement plus profond, tellement plus juste, rassemble, en l’occurrence, si peu de monde ? Je remets les pieds dans le plat : Abd al Malik, 30 ans, époux de la chanteuse Wallen, père d’un petit garçon, a la dimension d’un Martin Luther King, dont une rue, à la Cité Blanqui de Bondy, porte le nom.

Auteur, compositeur, chanteur de rap, Abd al Malik a publié, en 2004, aux éditions Albin Michel, qu’Allah bénisse la France. Livre où il raconte son enfance et sa jeunesse, mais surtout un parcours peu commun.

Abd al Malik s’appelait Régis. Il est né à Paris, a passé sa prime enfance au Congo-Brazaville, avant que la famille ne s’installe dans le quartier du Neuhoff, à Strasbourg. Il y a 30 ans, c’était bien, le Neuhoff. Fin des années 80-début des années 90 : l’héroïne se diffuse telle la gangrène. « Précarité, difficultés d’emploi, j’ai grandi dans ce contexte-là », explique le rappeur. « J’ai commencé à voler à l’étalage, comme beaucoup. Mes parents se sont séparés. Nous, les enfants, vivions avec ma mère, une femme forte. C’est elle qui nous a éduqués. Mais le quartier nous a aussi éduqués. J’avais une passion pour le savoir, pour l’école, j’aimais beaucoup lire. J’étais à la fois bon élève et délinquant. J’ai grimpé, si on peut dire, dans la hiérarchie. Je suis devenu dealer, vendeur de shit. J’avais 12, 13, 14 ans. J’étais bon élève la journée, délinquant le soir. Je suis allé dans un collège privé catholique, dans un quartier bourgeois, où j’étais le seul Noir. La seule personne différente à part moi, c’était un Turc. »

« J’avais un besoin de spiritualité. C’était mon autre passion. Mon frère aîné était déjà entré en islam. Je suis entré en islam comme, avant, on entrait en politique, ou comme on devenait punk. Sauf que ma démarche était spirituelle. L’islam, c’est d’abord une religion du respect de l’autre et du non jugement d’autrui. C’est ce que je pense. J’allais de quartier en quartier, de ville en ville. Mais j’avais une autre forme de délinquance, une délinquance spirituelle. Je voulais obliger les autres à suivre mes pas. Parallèlement, j’effectuais des études brillantes. J’étais à la fac de lettres classiques et de philosophie. Je suis allé jusqu’à la licence. J’ai eu une vie particulière. Des gens qui m’étaient proches, une vingtaine, ont disparu de mort violente ou fini en hôpital psychiatrique. »

« Avec des amis, j’ai fondé le groupe de rap NAP (New African Poets). Ça marchait plutôt bien. On avait signé un contrat chez BMG. Mes compagnons musulmans, engagés en religion, ignoraient toutefois cet aspect de ma personnalité. Un jour, ils l’ont su et ils m’ont demandé de rompre avec la famille musicale. Mais c’est avec eux que j’ai rompu, je ne les ai plus fréquentés. Je ressentais toutefois un malaise. J’avais l’impression de me damner. Or, on est tous nés du même souffle de vie. Des penseurs musulmans m’ont accompagné et continuent de m’accompagner spirituellement : Ibn Arabi, l’émir Abdelkader, Rumi. »

« L’islam, moi, me rapproche des autres. Et je me suis aperçu que la France et ses lois étaient une chance, bien que, dans la réalité, il y ait des citoyens de seconde zone. J’avais le choix entre une posture de clash ou une posture intelligente. La France est multiple, multiculturelle. Il faut avancer tous ensemble avec un projet commun. Il faut faire en sorte que la France soit en phase avec ses citoyens. Pour moi, le meilleur moyen de faire avancer ce message, c’est l’art. Je suis un passionné d’écriture. Toute ma démarche est basée sur ça. En même temps, j’estime avoir une démarche militante. Pour moi, le patriotisme n’est pas quelque chose de négatif. Je suis patriote français, j’aime mon pays. »

Fin de l’exposé. Une discussion s’engage au sujet du rap. Il est fait allusion aux émeutes de novembre dernier. « J’estime que 80% des groupes dans le nouveau mouvement rap propage des modèles négatifs, dit Abd al Malik. Car ils laissent leur auditoire dans la misère. » Lui rêve d’un rap ou les rappeurs d’aujourd’hui seront les Baudelaire de demain. « C’est aux politiques de donner les outils du savoir aux enfants des banlieues, dit-il. Il faut que très tôt, les jeunes soient initiés à la lecture (des grands textes, comprend-on), et pas à 14 ou 15 ans seulement. »

Ultime propos : « Nous, la communauté musulmane, nous devons développer l’islam comme spiritualité, pas comme idéologie. »

Antoine Menusier

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