Sélectionné au Festival international du film de Toronto 2014 (Canada) avec son premier long-métrage « Qu’Allah bénisse la France », film autobiographique adapté de son roman éponyme publié en 2004, le rappeur Abd-El-Malik analyse pour nous Neuhof, les banlieues, le hip-hop, l’Islam et les Noirs au cinéma. Interview.

 Des lettres classiques au rap, du slam à la littérature, pourquoi passer aujourd’hui au cinéma ?

Parce que pour moi le cinéma est une sorte d’art ultime. Tout ce que tu viens de citer, on le trouve dans le cinéma. Tout est là pour être au plus près de nos émotions et de nos racines. Que ce soit de nos racines de sang, d’histoire, ou nos fondamentaux humains « nous sommes les mêmes », etc… Le cinéma permet ça. C’est vrai que la notion de racine, d’identité, d’Afrique, fait sens au niveau personnel. Le fait de revenir aux origines en tant qu’être humain aussi. Le cinéma raconte des histoires, mais chacun a notre manière, nous racontons la même. C’est notre singularité qui teinte les choses différemment, c’est notre rapport à la technique qui permet d’être au plus près, mais en réalité, l’histoire est la même, c’est celle de l’humanité.

Entre la publication en 2004 de ton autobiographie Qu’Allah bénisse la France (éd. Albin Michel) et le film que tu présentes au Festival de Toronto, dix ans se sont écoulés. Comment est née l’idée de cette adaptation ?

Disons que, d’une certaine manière, cela fait trente-neuf ans que je prépare ce film. Parce qu’il a fallu – et il faut – vivre les choses pour pouvoir les écrire avec les outils du cinéma, car l’art cinématographique nous permet de les partager au mieux. Il m’a fallu le temps d’intégrer les choses d’un point de vue technique. Parce que pour moi, chaque plan est une émotion particulière. Chaque plan est un moyen de se rapprocher de l’autre et de soi-même. Quand, techniquement, je vais choisir telle focale ou tel objectif, ce sont des outils que je prends pour aller au plus près de mon émotion, pour pouvoir me faire comprendre de la meilleure manière. Finalement, chaque spectateur se retrouve face à l’autre et l’autre le ramène à lui. C’est donc un dialogue de soi à soi-même et un dialogue avec les autres. Au final, nous ne sommes qu’un.

As-tu démarché les sociétés de production ou les sociétés de production sont-elles venues à toi ?

Au départ, les productions sont venues à moi puis avec mon agent, mon manager, nous nous sommes mis d’accord et nous avons travaillé avec des personnes particulières.

Qu’Allah bénisse la France se déroule dans le quartier de Neuhof, au sud de Strasbourg. Or en France, lorsqu’on parle de banlieue, on se focalise généralement sur l’Ile-de-France. Que penses-tu de la représentation de Neuhof et des autres banlieues françaises ?

Lorsqu’on parle des banlieues, on pense tout de suite à Paris, Marseille ou Lyon – un peu. L’idée était aussi de dire qu’il y a d’autres réalités dans d’autres endroits de France qui certes ressemblent aux  réalités des banlieues parisiennes, mais sont différentes de par leurs spécificités. J’ai voulu parle de l’endroit d’où je viens, où j’ai grandi. Les difficultés dont on parle sont pour certaines pareilles, pour d’autres, différentes. Strasbourg et l’Alsace sont un personnage à part entière de mon film. Quand le cinéma nous montre une terre a priori étrangère, on se rend compte qu’elle ne l’est pas tant que ça.  Si un film se passe en France, à l’étranger ou ailleurs, nous avons toujours cette démarche : aller voir quelque chose qu’on a l’impression de ne pas connaître et se rendre compte que cela nous ramène à nous, à notre enfance, à l’endroit où l’on a vécu. C’était important de dire : « Voilà, les réalités des banlieues, en France, ne se passent pas qu’à Paris ».

Au Festival de Toronto, le langage verlan teinté d’accent alsacien et d’expressions du Neuhof parlé dans ton film était sous-titré. Le sera-t-il en France ?

Non.  Le film est un reflet de la vie. À Toronto on parle une autre l’angle (l’anglais, NDLR), donc c’est normal, on sous-titre. Mais comment dire… De l’endroit d’où je viens au Neuhof, on a des mœurs, un langage, un slang particulier. Tu peux faire quelques kilomètres et te retrouver au centre-ville avec des gens qu’on ne connaît pas et qu’on ne comprend pas parce qu’on ne parle pas le même langage. Ce sont ces espèces de barrières, finalement illusoires, qui créent cette sorte de fossé entre les gens. Pour moi, il était important de replacer le contexte de ce fossé, qui peut être associé au langage, et au fur et à mesure se rendre compte que ce n’est rien et qu’on parle d’êtres humains, de gens qui sont comme nous. Qu’importe le milieu socioculturel duquel je suis issu, tout ça n’est qu’un vernis. D’une certaine manière, le cinéma est là pour ça, pour être un partage d’humanité et dire « Je suis vous » ou « Vous êtes moi ». C’est pour cela qu’en France, je ne sous-titrerai pas mon film. Ceux qui comprennent comprendront et ceux qui ne comprennent pas pourront toujours revoir le film ou poser des questions à ceux qui auront compris… (sourire).

Le parti pris esthétique de Qu’Allah bénisse la France est d’être en noir et blanc. Pourquoi ?

Même quand j’écrivais l’adaptation, j’écrivais en Noir et Blanc. Il y avait une esthétique, pour moi, qui était naturelle. Je pense au néo-réalisme italien, à Visconti, je pense au premier Spike Lee (Joe’s Bed-Stuy Barbershop: We Cut Heads, réalisé en 1983, NDLR), à La Haine de Kassovitz… Et puis il y avait cette idée de marquer, même par le choix du noir et blanc, l’aspect intemporel du film. Dire qu’on peut être dans les années 1990 comme aujourd’hui, sortir d’une temporalité pour suivre le parcours de quelqu’un. Le noir et blanc est une parenthèse, nous sommes dans l’expérience humaine, presque un parcours initiatique qui fait fi du lieu. Je pense que c’est en ce sens-là que se trouve la valeur universelle d’un film. Je voulais l’appuyer par l’utilisation du noir et blanc.

Ton alter ego à l’écran n’est autre que le comédien congolais Marc Zinga, méconnu du public français. Comment l’as-tu choisi ?

Le « grand » Marc Zinga ! Quand je cherchais la pierre angulaire du film – puisque ce sont les acteurs, en terme d’émotion de jeu, qui portent un film, -,j’avais vu un unitaire sur Canal + sur Bob Denard dans lequel Marc Zinga jouait Mobutu (Mister Bob de Thomas Vincent, NDLR). J’ai été bouleversé. Il a une telle réalité et une telle vérité dans sa manière de jouer ! Je suis également allé le voir au théâtre où il jouait le rôle de Patrice Lumumba (Premier ministre de la République Démocratique du Congo assassiné en 1961, NDLR) dans la pièce Une saison au Congo d’Aimé Césaire et pareil, il était bouleversant. Quand je l’ai vu, je me suis dit c’est lui ! Et ça a tout de suite collé. Il a une vraie intelligence de jeu. Pour moi, c’est un très grand.

Puisque ton film raconte l’ascension d’un jeune rappeur – toi, en l’occurrence – le fait que Marc Zinga chante de la funk a-t-il influencé ton choix ? 

Il y a de ça aussi. J’avais besoin de quelqu’un qui soit dans la musique. Le cinéma est un tempo, un rythme. Parfois, quand je dirige les acteurs, je ne regarde pas le combo, je les écoute. Et en les écoutant, parfois je me dis « Ça ne sonne pas juste ». Donc le fait qu’il soit dans la musique a aussi été un critère pour que je le choisisse.

Avec le court-métrage Aïssa, le long-métrage Samba et ton film, on voit émerger à Toronto un grand nombre d’acteurs noirs francophones taclant les idées reçues selon lesquelles il n’existe pas d’acteurs noirs. Que penses-tu de cela ?

Je pense que tout est question de temps et de timing juste. Parfois on peut vouloir faire des choses, mais on n’est pas dans le bon temps. Quand on est en avance ou en retard, on n’est pas dans le bon moment. Au début de cette interview, nous avons parlé du retour aux origines. Je pense qu’aujourd’hui nous sommes dans une période où nous avons besoin de revenir aux origines et de faire parler nos racines. D’une certaine manière, les acteurs noirs portent quelque chose en eux de talentueux qui vient de cette force-là. Et aujourd’hui, elle peut être entendue et comprise parce que nous souhaitons tous revenir à quelque chose d’authentique. Du fait que dans notre imaginaire il n’y ait pas eu tant que ça d’acteurs noirs – même aux États-Unis – il y a quelque chose de neuf, de nouveau, une fraîcheur qui je pense, va continuer. Ce n’est pas seulement vrai pour les acteurs, mais aussi pour les réalisateurs. Il n’y a pas tant que ça de réalisateurs noirs en France, pas tant que ça de réalisateur noir tout court. Encore une fois, ce n’est pas un critère discriminatoire, ce n’est pas parce qu’on est Noir qu’on sera bon. Non, c’est juste quelque chose lié à la nouveauté  positive, quelque chose qui arrive parce que notre regard n’était pas porté dessus. On se demande : « Tiens, et l’Afrique ? », directement ou indirectement. Et on peut le voir : Obama, 12 years a Slave, Steve McQueen, le réalisateur de Precious (Lee Daniels, NDLR)…  Il se passe quelque chose. Comme aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, la culture américaine est la culture universelle, le mouvement anglo-saxon est en fait mondial. Et je suis honoré de faire partie de ce mouvement. C’est une chance de faire partie de ce timing-là.

Au vu des crispations françaises récurrentes au sujet de l’Islam, comment penses-tu que ton film sera accueilli ?

Je ne suis pas là pour anticiper les réactions des spectateurs. Je suis là pour être sincère, honnête et artistiquement bouleversant – sans prétention aucune. C’est important que lorsqu’on regarde des images, on soit touché au plus profond de soi. C’est pour cela que je te parlais tout à l’heure de technique. On doit être bouleversé par rapport à ce qu’on voit. C’est vrai qu’on parle énormément de l’Islam qui est devenu une sorte d’épouvantail mondial, mais il est important de dire que quoi qu’on en dise, toutes ces horreurs liées à l’Islam concernent une minorité de personnes. Encore une fois, il y a cet adage que j’aime à répéter : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ». C’est à dire, pour quelques fous qu’on va entendre, des millions de gens qui vivent pacifiquement et c’est à eux qu’on doit penser, c’est à eux que je pense. Je suis là pour essayer, à mon humble niveau, de rééquilibrer les choses. On parle énormément de l’Islam. Vivant l’Islam de l’intérieur, je peux amener un  regard qui va humaniser les choses, sortir de l’esprit documentaire et statistique. Pareil pour la banlieue, pareil pour le hip-hop. Qu’on puisse voir les choses de l’intérieur avec néanmoins une velléité artistique.

De FLA de Djinn Carrénard à Brooklyn de Pascal Tessaud, plusieurs réalisateurs ont dernièrement mis en scène des rappeurs. Est-ce une nouvelle tendance française de montrer le monde du hip-hop au cinéma ?

Je ne sais pas pour eux, mais je suis un MC, un rappeur. Ma culture, c’est le rap. Pour moi, c’est la musique du XXIe siècle. C’était naturel d’en parler. Ce n’est pas un gimmick. Je ne l’ai pas fait pour être cool ou parce que cela manquait. Mais pour être au plus près de ma vérité et pouvoir la partager. Le rap est une forme artistique à part entière. On peut comparer l’écriture d’un Notorious B.I.G. et celle d’un Rimbaud. L’écrivain américain Jonathan Franzen dit que « les Baudelaire d’aujourd’hui sont les artistes de hip-hop ». Et ça, il faut le montrer. J’ai envie de le montrer. Évidemment, par ma production dans la musique, mais je pense que le cinéma peut encore plus rendre service au fait de montrer l’émotion qu’amène le verbe et le cœur qui bat quand on vit dans la complexité urbaine.

Propos recueillis par Claire Diao à Toronto

httpv://youtu.be/WROeWXhd5nc

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