Cannes s’est émue hier soir lors de la remise de la palme d’or à Abdellatif Kechiche. Le réalisateur franco-tunisien accompagné de ses deux actrices, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos a recueilli la consécration pour La vie d’Adèle, une bouleversante histoire d’amour.

Elle était l’inconnue. Elle était celle que personne ne connaissait, ou à peine. Il était tôt ou il était tard. À Cannes, il n’y a pas vraiment d’heure. Là-bas, il est toujours toutes les heures. La salle Lumière, gigantesque, à l’écran infini qui s’étire de tous les côtés, se comblait. Tout le monde n’a pas pu entrer. Les recalés, comme devant une boite de nuit, faisaient la gueule. Ils voulaient voir, ils voulaient vivre ce film, comme les autres. Comme tous ceux qui, en sortant, ont dit : « C’est magnifique ». Mais la salle était pleine. Même les strapontins, pris d’assaut par les culs.

Le film n’a pas tardé à commencer. Et elle est apparue, déjà magistrale. Elle porte un jean, elle porte un bonnet parce qu’il fait froid. C’est le nord de la France. Au loin, il y a la brume. Elle court. Et sa silhouette s’éloigne. Les présentations sont faites. La salle-Adèle, Adèle-la salle. À ce moment, au tout début, la salle sait qu’Adèle va la prendre d’un regard, va saisir chacun et l’emmener dans le plus beau des rêves.

La vie d’Adèle est une bande dessinée, transformée film par Abdellatif Kechiche, génie des optiques. L’histoire d’Adèle, et puis après d’Emma, qui vont s’aimer. « Une histoire d’amour ». Deux filles que la foudre a frappées, en plein jour, à Lille. Le regard d’Emma, cheveux bleus, presque venue des cieux, dans celui d’Adèle. Un mec, par terre, joue d’un instrument et fait la manche. Adèle n’entend plus le cirque des voitures qui klaxonnent. L’amour a tué tous les alentours.

Toujours, dans la Vie d’Adèle, il y a le rêve et il y a la vie. Comme un combat intensif entre la fiction et la réalité. Toujours aussi, il y a Adèle. Parce que c’est son histoire. Celle d’une jeune fille, lycéenne en première littéraire, avec ses coups de cœur et ses maux de cœur, ses envies et ses démons. Des fois, elle pleure. Souvent, d’ailleurs, elle pleure. Toute seule, dans sa chambre. Des fois, elle dort. Des fois, avec un mec d’abord, puis avec Emma tout le temps, elle baise. Il y a son cul, il y a son corps. Adèle se montre et se cache, sous l’œil de Kechiche, dénicheur de grandes actrices.

Avant elle, il y a eu Sara Forestier, Sabrina Ouazani, Hasfia Herzi. Là, il y a Adèle. Juste Adèle, comme si elle était une amie, l’amie de tous. Elle a 19 ans. Elle vient de quelque part. Quand elle se présente, elle dit : « Je suis Adèle. Je ne sais pas encore qui je suis ». Dans le film, elle est lycéenne et surtout amoureuse. Adèle, ce jour-là, à cette projection, prenait l’écran. Abdellatif Kechiche la filme de près. Son visage. Sa bouche, légèrement retroussée. Ses dents. Son teint.

« Adèle, l’artiste », comme l’a dit hier Spielberg, s’est racontée à travers Adèle l’actrice. Dans un film qui est celui de l’amour qui arrive comme ça, à vif. L’amour qui se révèle au moment où les corps se confondent. Avec Kechiche, Adèle a vécu le travail en profusion, jusque-là passion. Cinq mois de tournage. Sept cent cinquante heures de tournage attrapées par le bel œil. Et, en trois heures qui passent d’un trait, Adèle est devenue tous les adolescents amoureux, tous les amours impossibles, tous les fantasmes, toutes les tristesses enfantines, toutes les belles fins et toutes les autres aussi. Adèle, c’est Adèle. Adèle, c’est nous.

Mehdi Meklat et Badroudine Abdallah

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