L’histoire s’écrit un 17 mars, pas celle que l’on raconte avachi sur un comptoir après 5 ou 6 verres, mais celle que l’on grave dans le marbre. Rendez-vous au Collège de France. Des personnalités défilent au compte-goutte dans l’amphithéâtre Margueritte-de-Navare : la ministre des Outre-Mer : Georges Pau-Langevin, la nouvelle ministre de la Culture : Audrey Azoulay, la Secrétaire générale de la Francophonie : Michaëlle Jean, l’écrivain/diplomate  : Henri Lopes, l’écrivain/Académicien : Danny Laferrière et d’autres immortels des professeurs sans doute. Face à cette assemblée, je ne peux m’empêcher de me dire : « qu’est-ce que je fais là ? »
Pas le temps de tergiverser, il fait son entrée tiré à quatre épingles… « Sapé comme jamain ! » Tout de noir vêtu, surplombé d’une veste bleue royale. Tel un paon au milieu d’un lac cygnes, mais sans Tchaïkoski, l’écrivain, ce professeur grandiloquent : Alain Mabanckou fait sa leçon inaugurale après une brève introduction.
« Même si certains de mes collègues se sont risqués à écrire des romans, parfois sous des pseudonymes… Vous êtes, sauf erreur de ma part le premier à entrer au Collège de France comme romancier avéré et à seul titre… Certes Umberto Eco vous a précédé, mais ce fut sur sa chaire européenne, à l’intitulé tourné vers la sémiologie loin du cadre de la création artistique. » Alain Prochiantz, l’administrateur du Collège de France inaugure cette cérémonie. Il donne au passage les raisons de la nomination à la chaire annuelle artistique de l’auteur de Verre cassé, qui sont lieés à son « talent littéraire » et sa façon de penser « non-victimaire la sortie du colonialisme ».

Alain Mabanckou. Photo : Chia-Chi Chang

Alain Mabanckou. Photo : Chia-Chi Chang


Qui d’autre pouvait mieux introduire l’auteur de Petit Piment que le titulaire de la chaire de littérature moderne et contemporaine : Histoire, critique, théorie : Antoine Compagnon. « La chaire annuelle de la création artistique existe depuis 2005, elle a eu des titulaires remarquables, j’en citerai seulement trois : l’architecte Christian de Portzamparc, le compositeur Pascal Dusapin et le peintre Anselm Kiefer. » Antoine Compagnon justifie le choix d’Alain Mabanckou accompagnant la volonté de « donner la place qu’elle mérite aux études africaines Collège de France… »
Puis, arrive enfin le tour du nouveau titulaire de la chaire de la création d’artistique de s’exprimer sur la« littérature coloniale à la littérature Négro-Africaine ». L’artiste retrace cette littérature en illustrant de ses auteurs, balayant au passage avec un certain panache des traits de l’histoire coloniale peu réjouissant. « Dès 1916 on commença à diffuser dans ce pays, l’allégorie de Banania, créer un an plus tôt par l’artiste Giacomo Andreis qui marqua le siècle, fixant une image coloniale éternelle de l’homme noir. À partir de 1917, le slogan dévastateur : “y’a bon”, lui sera associé et la réaction du monde noir viendra le 2 février 1919 à Paris avec le congrès de la race noire… juste 2 années avant la parution “Batouala”, le premier roman nègre signé par René Maran, primé par le Goncourt. »
Il développe avec passion pendant plus d’une heure sa thèse, rappelant implicitement que sans ces prédécesseurs un tel événement tel que ce discours n’aurait jamais eu lieu. En 1956 se tenait le congrès des écrivains et artistes noirs, en 1968 avec Le devoir de violence Yambo Oulogem a reçu le Renaudot et dans les années 80, le film Black Mick-mac fut une réponse à ce désir de représentativité… Une succession de dates et de bouquin, aussi importants les uns que les autres, sous la cadence de celui qui compte l’histoire et qui l’écrit à son tour au passage. La messe est dite dans un silence de cathédrale. La leçon prend fin sous un tonnerre d’applaudissements. Ses mots font mouche, je me retrouve acculé avec une évidence : Il y a des lectures primordiales dont je ne connaissais pas l’existence. Il y a des livres qui poussent à l’évasion, dans l’illusion d’un monde fantasmé, d’autres qui vous comptent votre histoire et qui vous donne des réponses à la question : qui suis-je ? Pendant que l’homme à la veste bleu tire sa révérence, je m’en vais avec des références.
Lansala Delcielo

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