Alain Soral construit son « facho business » sur une légende, que les auteurs commencent par passer au « crash test ». Il a eu des ambitions artistiques. D’après son entourage, ll pensait qu’il deviendrait riche en faisant de la poésie. Maudit, le poète, c’est un échec. Idem pour l’art contemporain. La peinture, pareil, la croûte réalisée avec « des artistes Allemands au pied de la butte Montmartre » selon un de ses anciens copains n’aura d’autre destin que celui de finir derrière Soral lorsqu’il filme ses vidéos. Il s’est également essayé au cinéma avec un navet sexiste (et reconnu comme tel par la critique) en 2001. Pour la remise en question, il faudra repasser, en interview, le cinéaste déclare pour expliquer ce désastre : « j’ai été massacré par les deux cliques qui tiennent ce milieu, les juifs et les pédés ».
Soral se présente aussi comme un boxeur intello. « Mens sana in corpore sano » auraient dit les Romains. Il se vante d’être titulaire d’un diplôme d’instructeur fédéral de boxe anglaise. Les auteurs ont contacté la fédé, et découvert que cette distinction est trop faible pour permettre de donner des cours. D’autant plus qu’Alain Bonnet ne l’a pas validée, car il n’a pas présenté le brevet de secourisme nécessaire à son obtention. Cela pose les jalons. Il met en avant un culte exacerbé de la virilité et du courage physique. Sauf que d’après ses anciens camarades toujours, lors d’une rixe avec les antifas, il aurait envoyé les hooligans et se serait sagement planqué dans un Franprix du coin.
S’il se positionne aujourd’hui en « leader médiatique de l’extrême droite dure », ce que le bégayant Serge Ayoub, alias Batskin ne parvint jamais à faire, il semble avoir plus de mal avec le coup de poing contrairement à son homologue bien prénommé. Quoique les journalistes font quand même référence à un fait d’armes : il a secoué Beigbeider comme un prunier dans une soirée mondaine. Comme dirait la mère maquerelle dans les tontons flingueurs : « Toi, on peut dire que tu en es un… ».
Parcours politique
Les enquêteurs décrivent un électron libre paumé qui a traversé les époques et les organisations. Soral affirme avoir milité au PCF au début des années 1990. Mais tous les cadres de l’époque, contactés par les journalistes, l’ont manifestement oublié. En réalité, avec quelques autres larrons, il a tenté de créer un mouvement « national populiste » au PCF, avec la publication d’un torchon intitulé « la lettre écarlate ».
Ce sont les années 2000 qui en feront définitivement un « rouge brun ». Son profil de gauche plaît au FN et surtout à Jean-Marie Le Pen. C’est en gravitant autour de l’establishment politique d’extrême droite qu’il rencontre d’anciens gudards, Frédéric Châtillon Serge Ayoub et Philippe Péninque entre autres. C’est avec ce dernier et Gilbert Mahé qu’il fonde en 2007 l’association « Egalité et réconciliation ». Le FN met à sa disposition son réseau et sert de rampe de lancement au « facho business » de Soral. Mais il fera tache plus tard dans le contexte de dédiabolisation du parti qui le poussera vers la sortie.
Doctrine et appareil théorique
Les journalistes ont aussi tenté de comprendre l’idéologie du larron. « Les bobos, les féministes, le lobby gay ou, encore et toujours les juifs il les déteste tous » et défend, sans vision programmatique, la « gauche du travail, droite des valeurs ». Plus ou moins du national-socialisme en somme. Ils décrivent un pot pourri d’influences diverses et souvent opposées. Sur la page d’accueil du site Egalité et réconciliation, on peut voir les visages de Chavez, Kadhafi, Poutine, mais aussi du Che, de Sankara ou Lumumba. Côté appareil théorique, même confusion, si classique chez les « rouges bruns ». Des théoriciens nationaux socialistes à Bakounine en passant par Maurras, Drumont ou de Gaulle, difficile de trouver une ligne directrice. Sa bibliographie personnelle est aussi difficile à suivre. Entre sa « Sociologie du dragueur » éditée en 1999 et « Comprendre l’empire » publié en 2001, son plus grand succès éditorial, le lien ne saute pas non plus aux yeux. Hormis peut-être dans l’exaltation de la virilité, la cohérence d’ensemble n’est pas le fort de Soral.
« Facho business », en action et actifs
Enfin, les auteurs ont épluché ses comptes. Soral a bien compris comment ramasser le jackpot sur le net. Lui qui a passé une partie de sa vie à vivre aux crochets des copains, selon ses mêmes copains, a aujourd’hui de quoi voir venir. Sans trop bosser, il « se lève tous les jours à 14 heures ». Gauche du travail d’accord, mais sens du travail ouvrier non. Trop fatigant. Les revenus sont nombreux. Le site web attire 7 millions de visiteurs uniques par mois. Il ratisse large, les complotistes, les sceptiques, mais aussi les paumés, à qui le site prodigue des conseils. Ses vidéos sont désormais payantes (2 euros le visionnage). Les journalistes font le calcul, il toucherait environ 5555 euros par interview filmée postée sur le site. Depuis 2010, l’association est toute entière à son service, et promeut « les idées de l’essayiste (…) ». Malgré cela, Egalité et réconciliation compte peu de militants, 5000 à 10 000 selon les auteurs. En revanche, ils sont actifs sur le net.
Il est actionnaire à 80 % d’une Sarl « Culture pour tous » qui comptait en 2014 640.400 euros de chiffre d’affaires. Cela lui permet de se verser un salaire de 2500 euros nets par mois. Sans compter qu’il est propriétaire d’un immeuble parisien. Il a aussi une maison d’édition « Kontre Kultur » qui réédite les vieux pamphlets antisémites du XIXe siècle, mais aussi les auteurs « dissidents » contemporains. Il a aussi développé une épicerie en ligne qui vend du vin et des produits bios entre autres. Une petite touche de « green washing ». Roi du buzz, il s’acoquine comme on le sait avec Dieudonné, qui a notamment mis à sa disposition le théâtre de La main d’or, dans le XI° arrondissement, pour y organiser un petit marché au cours duquel Soral a pu vendre ses produits. Soral peut également compter sur ses revenus d’auteur, qui s’élèveraient au total à 300 000 euros. Pas de programme, donc, mais une solide stratégie marketing.
Si la droite de la droite ne bat plus le pavé comme dans les années 80, elle ramasse le gros lot sur le web. Alain Bonnet en est la preuve. Ce livre, en plus de démolir efficacement le mythe Soral, met en lumière les liens entre le FN et l’extrême droite dure, et l’évolution de cette dernière. Enfin on y voit assez clairement les dérives d’une « information » simpliste rendue possible par le web, dans un contexte politique et social complexe favorable aux complotismes divers et aux opportunismes idéologiques.
Mathieu Blard
Le système Soral, enquête sur un facho business, Robin d’Angelo, Mathieu Molard, Calmann Levy, 17 euros

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