Quelle est la définition de la diversité dans votre Commission ?
Alexandre Michelin : Bonne question (sourire). Nous soutenons les œuvres qui contribuent à la connaissance des quartiers prioritaires, la Politique de la Ville et leurs habitants ; à la construction d’une histoire commune autour des valeurs de la République ; à la connaissance des réalités et expressions des populations immigrées ou issues de l’immigration et de leur intégration ; des populations des départements et territoires d’Outre-Mer ; la mise en valeur de la mémoire, de l’Histoire, du patrimoine culturel et des liens avec la France ; la visibilité des populations qui composent la société française d’aujourd’hui ; la lutte contre les discriminations liées aux origines ou l’appartenance à une ethnie, une Nation ou une religion déterminée. C’est très large mais l’intérêt est de brasser un maximum de thèmes pour sortir des clichés et donner une aide à ceux qui se battent pour produire des projets difficiles.
Qui fait partie de cette commission Images de la Diversité ?
A.M. : Il y a 9 membres dans cette commission : 4 professionnels du cinéma et de l’audiovisuel , 4 professionnels qualifiés pour leur connaissance des quartiers populaires – certains d’ailleurs, comme la productrice Laurence Lascary ou la directrice du festival Cinébanlieue Aurélie Cardin ont les deux casquettes – dont un représentant du CNC et un représentant du CGET, et moi-même. Nous nous réunissons pour voter soit des projets ayant obtenu l’avance sur recettes auprès du CNC soit des projets déposés auprès du CGET.
De 2007 à 2015, quelle évolution des propositions reçues avez-vous observé ?
A.M. : Au début nous avions tous ceux qui considéraient qu’on n’avait pas « voulu d’eux ». Aujourd’hui, les dossiers sont beaucoup plus charpentés mais bien d’autres dossiers ne viennent pas parce qu’ils considèrent être déjà bien financés et ne pas avoir besoin de cela. En terme de proposition, je pense que nous sommes montés en puissance et en qualité. Le point fort, c’est le cinéma documentaire qui a été de plus en plus et de mieux en mieux produit. Là où nous sommes faibles, c’est en fiction télé. Il y a eu de très belles réussites comme Toussaint Louverture, Fais danser la poussière, Aïcha qui ont été de grands succès d’audience mais ils demeurent des exceptions. Les décideurs de télévision n’ont pas aussi bien réagi que les producteurs de cinéma qui ont pris le risque et ont inventé de grandes comédies, de grands films dramatiques et de très belles histoires.
Quel est le problème de la télévision française ?
A.M. : Les gens qui écrivent ou qui décident en télévision aujourd’hui n’arrivent pas à se saisir de cette énergie incroyable qu’il y a dans les quartiers. Ils ont peur. Du coup, ils passent des fictions américaines. M6 va diffuser la série Empire alors qu’on pourrait faire la même chose. France Télévisions, TF1 n’arrivent pas à prendre de décisions et continuent de croire que cela ne fera pas d’audience. Donc il faut continuer à se battre, à soutenir des projets d’écriture et insister pour que ces productions arrivent quelque part.
De 2007 à 2015, quelle évolution avez-vous observé parmi les porteurs de projet ? Représentent-ils eux-mêmes la diversité française ?
A.M. : Moins qu’au début puisqu’il y avait tous ceux qui disaient « on ne m’entend pas ». Aujourd’hui, les porteurs de projet représentent tous les milieux professionnels. La question de la diversité concerne tout le monde, pas seulement ceux qui ont été discriminés ou qui font partie d’une minorité. On n’aura plus de problèmes quand on ne se posera plus de questions comme « c’est l’origine de Céline Sciamma qui fait qu’elle réalise Bande de filles ». Un jour, j’espère qu’une réalisatrice burkinabè fera un film sur des françaises et qu’on ne lui dira pas : mais c’est parce qu’elle est burkinabè ! Chaque année une comédie surprend tout le monde et fonctionne très bien : un sujet sur les Antillais avec Case Départ, un sujet sur les Espagnols avec Les Concierges… Il y a chaque année quelque chose qui marche qu’on n’avait pas vu venir, donc c’est bon signe. Il y a de plus en plus de diversité parmi les porteurs de projet issus de toutes les catégories de la population, et aussi des gens qui ont compris que c’était un bon créneau de business et de création, et tant mieux. TF1 a produit Qu’est ce qu’on a fait au bon Dieu – on peut ne pas aimer le film – et Intouchables et ne nous a pas demandé d’argent.
Du point de vue des castings, avez-vous l’impression que les projets soutenus ouvrent des portes à des comédiens ou qu’au contraire, les rôles restent partagés entre quelques acteurs comme Omar Sy ou Jamel Debbouze ?
A.M. : On peut voir le verre à moitié vide ou à moitié plein. S’il est à moitié plein on dira que c’est fantastique d’avoir 10 acteurs de la diversité bankable. S’il est à moitié vide, on dira que ce sont toujours les mêmes acteurs et qu’il en faut des nouveaux. Quand j’ai commencé sur Paris Première en 1997, je ne pense pas qu’il y en avait dix. J’ai mis Jamel Debbouze à l’antenne car Jean-François Bizot me l’avait amené et il n’y avait pas d’acteur qui avait sa notoriété, son talent et les salaires qu’il a eu depuis dans le cinéma français. Nous avons progressé de manière extraordinaire avec des talents extraordinaires comme Jamel, Omar Sy, Tahar Rahim… J’ai produit sur France 5 un docu-fiction intitulé Tahar l’étudiant qui racontait un peu sa vie – il n’était pas encore célèbre – c’était l’histoire d’un étudiant qui, pour faire du cinéma, mourrait quasiment de faim. Le chemin parcouru par Tahar Rahim est extraordinaire. Donc il faut reconnaître que cela existe. Pour les nouveaux, le travail doit être fait par les télévisions parce qu’elles ont tout intérêt à trouver des gens qui rassemblent – les jeunes notamment. Et je pense que les nouvelles plateformes porteront autre chose. Il faut faire feu de tout bois. Il faut que les gens de la diversité soient extrêmement entreprenants comme le Bondy Blog et n’essaient pas de ressembler à l’histoire traditionnelle. Il faut donner leurs chances à ceux qui ont du talent et des endroits pour s’exprimer. Car le pire qui puisse arriver dans notre contexte, c’est que les gens qui ont du talent n’arrivent pas à s’exprimer. Parce que là ils deviendront malheureux, dépressifs, aigris et on perdra toute la créativité, l’énergie, la force qu’ils avaient.
Aujourd’hui, en France, beaucoup de talents demeurent malheureusement méconnus et non soutenus. Comment expliquez-vous cela ?
A.M. : Ce qui est dur pour les gens issus de la diversité ou des quartiers, c’est qu’ils ont beaucoup de handicaps sociaux ou culturels et moins d’avantages que ceux qui sont privilégiés. Mais, surtout, ils n’ont pas les réseaux pour pouvoir entrer et exister. Ce que nous essayons de faire, c’est de les repérer. Car le plus difficile, c’est d’entrer : avoir un endroit qui accepte que vous écriviez un article, puis qu’un jour quelqu’un se dise : « mais elle écrit super bien cette fille ». Dans l’Internet, on appelle ça des « incubateurs ». Prenez les gens, laissez les chauffer et quand l’œuf est mûr, le poussin part et vit sa vie. Le rôle de ma génération, c’est d’être des incubateurs pour le futur. Il faut faire confiance au talent et à l’intelligence. La musique l’a montré avec le rap. Les cultures populaires et de la rue ont toutes imprégnées l’art : le street art, le rap, le slam… Elles viennent des États-Unis comme de Bondy (93) ou Grigny (91) parce qu’elles ont trop d’énergie et de force. Je préfère le mot « diversification » au mot « diversité » parce qu’il est là, c’est maintenant. Le fait de diversifier les origines, les sources, les talents, la façon dont on aborde une question c’est de la richesse. Là est, je pense, la vraie question : dans la diversification, il y a des solutions. Johnny Hallyday s’appelle Jean-Philippe Smet, est belge et voulait être américain : il est devenu Johnny Hallyday. Et c’est bien.
Sur la cinquantaine de portraits de cinéastes publiés sur le Bondy Blog, il ressort que la plupart des cinéastes ont été influencés par les Américains et ne se reconnaissent pas vraiment dans le cinéma français. N’est-ce pas une responsabilité de la France de ne pas avoir su créer des modèles d’inspiration français ?
A.M. : Je travaille dans une boîte américaine et je vois les bons et les mauvais côtés de l’Amérique. C’est absolument vrai que l’Amérique a su imposer des modèles de diversité ethnique que le monde entier n’est pas capable de faire, que ce soit Barack Obama, Beyoncé ou Jay-Z. Mais ce sont des gens extraordinaires et pas du tout le reste de l’Amérique. La discrimination, les assassinats par la police existent aussi en Amérique, comme ils existaient du temps de Martin Luther King. Nous n’avons pas de personnes de ce niveau-là en France, c’est vrai. En Angleterre non plus. Des réalisateurs comme Steve McQueen sont exceptionnels. Dans son premier film Hunger, il n’y avait pas un Noir. C’étaient des Irlandais qui faisaient la grève de la faim. Et quand il a décidé de réaliser 12 Years a Slave, personne ne voulait le financer en Amérique ! Il ne faut donc pas se raconter des histoires sur l’Amérique. C’est Brad Pitt qui l’a aidé et a permis que son film existe. Les acteurs noirs britanniques le disent aussi : « Nous avons des rôles dans les fictions américaines que nous n’avons pas dans les fictions anglaises ». Mais oui, je suis d’accord, le constat est sévère en France car nous sommes en retard, car il y a, il faut le dire, du racisme et des préjugés, parce qu’on ne veut pas de personnages qui ne ressemblent pas à ce qu’on croit être la France. Nous avons un problème avec les télévisions qui n’ont rien compris à la diversité, ont du mépris, des clichés. C’est un combat que je mène depuis longtemps. Mais nous avons Tahar Rahim, Omar Sy et des actrices extraordinaires qui ont percé. Nous n’avons pas encore de Spike Lee, de Steve McQueen ni de FKA Twiggs (chanteuse britannico-jamaïco-espagnole, NDLR), une artiste incroyable qui casse tous les codes, mais cela viendra.
La télévision est l’écran le plus regardé de France, celui qui véhicule de nombreux clichés et fait que, lorsqu’on sort une caméra dans un quartier, les gens se méfient immédiatement. Comment faire pour changer les mentalités ?
M : Il y a les décideurs, les chaînes et le fait que l’on doit soi-même prendre des décisions. Ce que fait par exemple Tonje Bakang avec Afrostream (plateforme de distribution VOD de films afro, NDLR) est vraiment intéressant. C’est ce qui a été à l’origine du succès de la Motown qui a révélé beaucoup de chanteurs Afro-américains comme Stevie Wonder. Mais il y a clairement un problème de décideurs en France. Dans notre commission il y a des scénaristes comme Hassan Mebarki mais il n’y en a pas assez et ils sont minoritaires. Il y a également un problème de représentation dans les chaînes. Il y a un problème de courage et d’audace qui n’est pas spécifique à la diversité mais est encore pire sur la diversité. Les gens veulent faire la même chose que ce qu’ils ont vu et qui a eu du succès à côté. Nous ne sommes donc pas très forts, nous ne savons pas nous exporter et il est tellement plus simple de racheter des formats et des émissions qui ont déjà été faits… La télévision a une grosse responsabilité, c’est vrai, mais il faut continuer le combat, inventer de nouvelles solutions, et continuer à mettre la pression pour que les responsables des télévisions comprennent que cela marche et que c’est dans leur intérêt, en terme de business, de le faire.
Ne manque-t-on pas, en France, d’investisseurs privés qui viendraient en contrepoids du Service Public ?
M : Je crois que les gens de la diversité qui réussissent ne le célèbrent pas comme en Amérique où chacun veut devenir le « King » dans son domaine. Cela m’intéresserait de rencontrer des personnes qui réussissent pour faire des connexions. Je pense que nous devons être moins dans la récrimination et plus dans l’action : l’entreprise, l’initiative, je pense que c’est cela la clé. Il y a eu une génération avec Jean-François Bizot qui a beaucoup fait, ouvert des portes, mais cela s’est arrêté. Olivier Lahouchez l’a fait avec Trace TV mais il est parti en Afrique du Sud. C’est vrai qu’il a revendu son entreprise 40 millions à des Suédois et que quand Vivendi l’a approché, il était trop tard (le groupe suédois Modern Times Group (MTG) a acheté 75% du groupe audiovisuel français en 2014, NDLR). Ils ont raté le coche. Je pense qu’il y a une génération que la France a raté entre Jean-François Bizot, qui a créé Radio Nova (en 1981, NDLR), et le Bondy Blog (en 2005, NDLR). Depuis, il n’y a pas eu d’endroits où ça a vraiment émergé. Canal + a fait connaître des gens mais c’est le cinéma qui en a fait des stars. La radio, avec Radio Nova, Skyrock, a réussi. Mais la télévision a raté le coche. Il faut changer la télévision, produire, monter sa boîte. Comment faire pour qu’en terme de business il y ait des distributeurs, des diffuseurs, des médias ? C’est un cercle vicieux. Ceux qui ne connaissent pas n’investissent pas, s’ils n’investissent pas il n’y a pas, et comme il n’y a pas, on dit que ça ne marche pas. Or, si un modèle marche, on dit que c’est une exception ou de la chance. Le système n’apprend pas de ses erreurs et continue de les reproduire. Alors, il faut se battre. C’est dur, mais il ne faut pas baisser les bras.
 
Propos recueillis par Claire Diao, à Cannes
Pour déposer un projet auprès du CGET : http://www.cget.gouv.fr/dossiers/commission-images-diversite#top
Pour déposer un projet auprès du CNC : http://www.cnc.fr/web/fr/images-de-la-diversite

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