ILS FILMENT LA BANLIEUE. Invitée de la 8e édition du festival «Les Pépites du Cinéma», Alice Diop présente aujourd’hui son documentaire La mort de Danton. Cette cinéaste de 35 ans, prépare un moyen-métrage sur la solitude amoureuse de jeunes des quartiers. Portrait.

Invitée par Les Pépites du Cinéma (« un festival qui nous a révélé et qui a une nécessité absolue d’exister ») ce lundi 6 octobre 2014 aux côtés des réalisateurs Jean-Pierre Thorn et Rachid Djaïdani pour débattre de « Peut-on scénariser le réel ? », Alice Diop prépare actuellement un moyen-métrage, Vers la tendresse, récit de l’errance amoureuse d‘un groupe de jeunes hommes.

Produite par Les Films du Worso et soutenue par le CNC, la Mairie de Paris et France 3, Alice Diop bénéficie d’une résidence à l’Espace Khiasma des Lilas (93), en collaboration avec l’association montreuilloise Cinévie. « Je mène des ateliers autour de la mise en scène et la réalisation du film. Certains jeunes seront stagiaires durant le tournage, d’autres comédiens ».

Née à Vincennes (94) en 1979 d’un père ouvrier et d’une mère femme de ménage sénégalais, Alice Diop est la benjamine d’une fratrie de cinq enfants. A la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois (93), quartier « pittoresque » et « chaleureux » où elle a grandi, elle connaît une enfance «heureuse et protégée ». Son déménagement dans une zone pavillonnaire à l’âge de 8 ans la plonge pourtant dans un ennui profond. L’alternative ? L’évasion littéraire. Les sœurs Brontë, Jane Eyre, Au bonheur des dames… « Je ressentais déjà une nécessité de partir même si je n’en avais pas conscience ».

Élève « assez moyenne » (« j’étais timide et réservée »), Alice Diop est placée en 4e dans une classe à pédagogie différenciée qui change sa vie « quinze élèves couvés et protégés par des professeurs bienveillants : cela m’a donné le goût du savoir et une curiosité insatiable ». Diplômée d’un Bac L, elle s’inscrit en Histoire à la Sorbonne Paris 1 et rédige un mémoire de maîtrise sur « Les intellectuels africains et la négritude autour de la revue Présence Africaine de 1947 à 1962 ».

Pour elle qui a grandi avec les films du dimanche soir que son père enregistrait méthodiquement (« il avait une collection de 4500 films »), la découverte de cartons pleins de pellicules photo lors du décès de celui-ci fut un véritable chamboulement « Lui qui était analphabète et ouvrier dans l’automobile n’avait absolument pas été destiné à cultiver cette fibre artistique dont je n’ai rien su. J’aime me dire que quelque chose de lui survit dans mon désir de cinéma».

C’est pourtant à la fac, en découvrant le documentaire Contes et comptes de la cour d’Éliane de Latour, qu’Alice Diop connaît son premier choc esthétique « ce film réunissait tout : un intérêt pour les sciences humaines pensé par le biais du cinéma». Elle décide alors de prendre une année sabbatique et fréquente assidument Beaubourg où elle dévore les films des documentaristes Frédéric Wiseman, Johan Van der Keuken et Chris Marker. Puis s’inscrit en DESS Image et société à la faculté d’Evry où, à travers les films de Godard, Pialat et Cassavettes, se confirme son envie de cinéma.

Par l’entremise de sa sœur, Alice Diop rencontre un producteur et réalise plusieurs documentaires pour l’émission L’œil et la main de France 5. En 2005, elle signe son premier documentaire diffusé sur la chaîne Voyage, La Tour du monde, sur la cité des 3000 à Aulnay, suivi, à la suite des émeutes, par Clichy pour l’exemple, diffusé sur France 5, racontant en creux «toutes les violences quotidiennes et silencieuses que subissaient et subissent encore les habitants des quartiers populaires ».

Par la suite, Alice Diop se forme six mois en écriture documentaire à La Fémis puis réalise Les sénégalaises et la sénégauloise sur les femmes de sa famille à Dakar avant de signer La mort de Danton primé au festival Cinéma du Réel de Paris, sur l’acteur Steve Tientcheu dont elle avait à l’époque « l’intuition de son talent », confirmé aujourd’hui par la certitude « de sa réussite ».

Adepte du cinéma d’Alain Giraudie et d’Abdellatif Kechiche mais surtout grande fan de Claire Denis qu’elle aimerait rencontrer «avec 35 Rhums, elle m’a fait prendre conscience qu’à travers mon corps noir je pouvais toucher à l’universel », Alice Diop s’avoue heureuse « d’avoir 35 ans en France en 2014 et de faire du documentaire. Ce qui se passe actuellement est extrêmement intéressant. Nous sommes une génération qui venons de ces quartiers-là et nous nous sommes emparés des outils intellectuels, de production et de création pour réaliser des choses qui ont été très peu produites avant ou en tout cas, pas par les gens qui en était issus».

Si la majorité de ses films se passent à la périphérie de Paris (« un terrain à explorer de l’intérieur »), Alice Diop ne situe pas son travail « en réaction » au traitement médiatique des banlieues. Au contraire. Pour filmer la banlieue, Alice Diop n’use que d’une seule et même ligne directrice  « donner un visage et un nom à des gens que l’on voit peu ».

 Claire Diao

Projection du documentaire La mort de Danton d’Alice Diop lundi 6 octobre 2014 à 15h à Commune Image, 8 rue Godillot 93400 Saint Ouen + rencontre professionnelle « Peut-on scénariser le réel ? » à 16h30 en partenariat avec Périphérie et le GREC en présence d’Alice Diop, Jean-Pierre Thorn et Rachid Djaïdani, animé par Isabelle Reignier, journaliste au Monde.

 Plus d’infos : http://www.lespepitesducinema.com 

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