BB : Anne-Charlotte est née en Australie, Joohee en Corée du Sud, Céline Chandralatha au Sri-Lanka, Niyongira au Rwanda et Mathieu au Brésil. Comment avez-vous procédé pour choisir vos personnages ? 

Amandine Gay : Le choix des participants a été fait à partir de nombreux critères. L’un d’entre eux était qu’ils aient de nombreuses archives de nature différentes (des dessins d’enfants, des photos, des lettres). Il y a d’un côté les documents qui représentent le parcours des participants, vu par leurs parents adoptants, de la petite enfance à l’adolescence.

Et éventuellement, si elles existent, des archives de leur vie avant leur rencontre avec leur famille adoptante comme le suivi à l’orphelinat. D’un autre côté, tout ce qui est archives un peu contemporaines avec des vidéos filmées avec le téléphone, etc.

C’était important de pouvoir représenter un panel d’expériences au sein de l’adoption internationale, d’avoir des gens issus de différentes générations et de différentes époques de l’adoption internationale.

Ensuite, on voulait un casting mixte. Là aussi c’était un challenge. Quand nous sommes arrivés à un peu près soixante pré-entretiens, nous n’avions que six hommes. Donc il a fallu passer des annonces dans la presse quotidienne régionale et des médias généralistes, pour essayer de trouver des participants masculins, alors qu’en passant par les réseaux sociaux, ça avait été très rapide et facile de trouver des femmes.


La bande annonce du documentaire : Une histoire à soi signé Amandine Gay. 

La question de l’âge s’est aussi posée. C’était important de pouvoir représenter un panel d’expériences au sein de l’adoption internationale, d’avoir des gens issus de différentes générations et de différentes époques de l’adoption internationale. Dans le film, il y a des personnes qui ont entre 25 ans et 53 ans.

Par exemple, l’histoire de Niyongira, qui est tutsi et a été adopté dans un contexte pré-génocidaire au Rwanda, est différente de celle de Mathieu qui lui a été adopté dans les années 1990 au Brésil et plutôt en lien avec la précarité économique de sa mère de naissance et pas forcément avec un grand événement géopolitique.

Nous voulions des personnes de différentes origines également. Selon le pays où nous sommes adoptés, ce n’est pas du tout les mêmes histoires.

L’opacité et le manque de transparence de la procédure d’adoption internationale apparaissent très clairement dans votre film. Alors même que tous les questionnements qui traversent les personnes concernées peuvent être sources de nombreuses souffrances. Comment expliquer cela ? 

Historiquement l’adoption internationale n’a pas du tout été développée en parallèle d’une discussion avec les personnes adoptées et les familles de naissance.

A partir des années 1970 dans les pays occidentaux, les taux de natalité baissent parce que les femmes commencent à avoir accès à la contraception, à l’avortement, la situation des mères célibataires commencent à être moins stigmatisée, etc. Le nombre d’enfants qui sont disponibles à l’adoption dans les pays occidentaux comme la France diminue donc drastiquement à partir de ces années.

Un discours se développe sur l’adoption comme un acte humanitaire mais c’est avant tout un choix de faire famille.

C’est à ce moment-là qu’explose l’adoption internationale. Elle est liée à un besoin dans les pays du nord en général. Cette demande vient rencontrer un certain nombre de mineurs isolés qui existent dans les pays du sud ou dans les pays de l’est. Un discours se développe sur l’adoption comme un acte humanitaire mais c’est avant tout un choix de faire famille, lié soit à des questions d’infertilité soit à des difficultés à avoir accès à l’adoption de manière locale.

Les archives, l’une des clés du film ‘Une histoire à soi’.

Dans un contexte, des années 60-70-80 où on a beaucoup de conflits en Asie, en Afrique avec les guerres de décolonisation, est-ce que l’on est bien sûr que les intermédiaires locaux se sont assurés du consentement des premières familles pour se séparer de leur enfant ?

Les conditions dans lesquelles l’enfant était adopté dans le pays de départ étaient opaque. Dans ces années, il était possible de partir seul dans un pays, sans être encadré par un organisme agréé pour l’adoption. Des lois ont été créées après que la pratique se soit développée.

Qu’est ce que l’on fait pour les centaines voire milliers de personnes adoptées depuis les années 1970 qui découvrent qu’elles sont issues de trafic ou bien qu’elles n’étaient pas orphelines ?

La convention de La Haye qui régit l’adoption internationale et met des obligations au pays de départ et d’arrivée a été signée en 1993. Elle a été ratifiée par la France en 1998. C’est à dire qu’ entre les années 1970 et 1993 il n’y a pas de régulation internationale ou très peu. En l’absence de règles des deux côtés, ça ouvre la porte à des pratiques qui sont entre le manque d’éthique et l’illégalité totale. Aujourd’hui les personnes issues de cette période s’organisent et certaines portent plainte.

Depuis les années 2000, la pratique a beaucoup évolué. Aussi parce que les associations des personnes adoptées se mobilisent depuis la moitié des années 1990 (Racines coréennes, La voix des adoptés). Mais même si la pratique a évolué, qu’est ce que l’on fait pour les centaines voire milliers de personnes adoptées depuis les années 1970 qui découvrent qu’elles sont issues de trafic ou bien qu’elles n’étaient pas orphelines ? Ces personnes-là ont droit à la vérité et à la justice.

Comment les liens des enfants adoptés avec le reste de la famille se nouent-ils quand on paraît différent ? Des témoignages précieux dans le film. 

A travers l’expérience et la réflexion de vos protagonistes, quelques pistes sont évoquées pour éviter que l’adoption internationale soit mal vécue (privilégier l’adoption locale, mettre en contact les familles biologiques et adoptives, se rendre dans le pays d’origine…). Quel est votre point de vue personnel sur la question ?

J’ai voulu faire avec Une Histoire à soi le film que j’aurais eu besoin de voir quand j’étais adolescente. Je pense que le premier niveau c’est déjà pour les personnes adoptées de pouvoir entendre l’expérience des plus âgées, de pouvoir se rendre compte que toutes leurs questions sont légitimes, que l’on peut passer par des phases de colère, de détresse, de grandes souffrances et ça fait partie de notre construction identitaire et on peut quand même à l’âge adulte recoller les morceaux.

L’objectif n’est pas forcément de donner une boîte à outil. Je pense que c’est important que ce soit les gens qui sont payés pour le faire prennent en charge cette question, comme les législateurs, l’agence française de l’adoption, toutes ces institutions. Les adoptants et les personnes adoptées font déjà beaucoup de bénévolat.

Dans le film, ce que je montre c’est que les personnes elles font face au racisme, à l’isolement, à l’acculturation, à la migration forcée.

Une grande partie des solutions sont déjà toutes dans l’espace public depuis longtemps. Les gens produisent des mémoires et thèses et des livres sont écrits. Mettons ces histoires dans l’espace public. Montrons au public, aux personnes adoptées, aux personnes adoptantes quels sont les challenges auxquels ils vont devoir faire face.

Le film aborde la question politique de l’adoption internationale, de sa signification à l’intérieur comme à l’extérieur de la famille.

Dans l’espace public, on parle surtout du trauma de l’abandon ou de la difficulté de l’attachement des personnes adoptées. Dans le film, ce que je montre c’est que les personnes elles font face au racisme, à l’isolement, à l’acculturation, à la migration forcée. Tous ces enjeux là, qu’est-ce que l’on peut faire pour les enrayer ?

Il y a très peu d’enfants qui sont absolument isolés. Il est très rare qu’un enfant n’ait ni grand parent, ni oncle ni tante, etc.

Pour l’acculturation et la migration forcée, on peut prendre l’exemple de la Colombie. Vous pouvez adopter à l’international si vous êtes d’origine colombienne. J’ai un couple d’amis, elle est colombienne, lui est français et ils ont adopté un enfant colombien. L’enfant grandit en ayant accès à la culture colombienne et en parlant espagnol. Il grandit en France mais le déracinement n’est pas total parce qu’il reste connecté à son pays. Il retourne en Colombie régulièrement.

Il y a très peu d’enfants qui sont absolument isolés. Il est très rare qu’un enfant n’ait ni grand parent, ni oncle ni tante, etc. Il faut s’assurer que la personne puisse connaître sa famille élargie comme ce qui se fait par exemple en Polynésie française avec la pratique du Fa’a’amura’a.

L’exclusivité parentale, c’est à dire deux parents propriétaires de leur enfant d’une certaine façon, c’est quelque chose de très contemporain et de très circonstancié géographiquement.

Le droit coutumier des habitants de Polynésie française est respecté par l’État français. Vous ne pouvez pas adopter en adoption plénière en Polynésie française mais seulement en adoption simple, c’est-à -dire que les liens de filiation avec la première famille ne sont pas rompus.

Dans cette pratique, c’est la mère de naissance  qui remet l’enfant dans les bras de la famille adoptante. Tout le monde connaît tout le monde. Je pense qu’il y a déjà tellement de pratiques qui existent, tellement de modèles. L’enjeu est plutôt de les rendre public, de partager les expériences et après c’est aux individus mais aussi aux institutions de se dire qu’est ce qu’on peut changer dans nos pratiques.

En quoi votre film est une réflexion sur la parentalité et la famille ? 

L’exemple du Fa’a’amura’a c’est vraiment pour moi ce vers quoi les familles devraient tendre. L’exclusivité parentale, c’est à dire deux parents propriétaires de leur enfant d’une certaine façon, c’est quelque chose de très contemporain et de très circonstancié géographiquement. C’est une vision de la famille qui appartient au pays du nord depuis la révolution industrielle mais il y avait une vision beaucoup plus fluide de la famille avant.

Comme une famille du nord de l’Europe, agriculteurs, où tout le monde vivait dans la même maison, où les parents vont aux champs et les grands parents s’occupent des enfants. Cette vision de la famille ce n’est pas forcément les liens du sang ni la famille nucléaire dans sa version caricaturale (un papa et une maman). Ça, ce n’est pas du tout représentatif des pratiques humaines à l’échelle de la planète.

Quand vous êtes adopté, vous avez de fait trois ou quatre parents. Les modèles sont déjà là.

Si on est dans une vision plutôt universelle de la famille, les enfants appartiennent à la communauté, ils peuvent être élevés par plusieurs personnes et être confiés à un moment donné à un autre membre de la famille.

Acculturation, solitude, mais aussi construction personnelle, amour et tendresse : autant de thématiques abordées dans le film.

Je donne souvent cet exemple, j’ai une amie d’origine camerounaise, elle appelle quatre femmes maman. Parce que ce sont des personnes qui l’ont élevée à différents moments de sa vie. On a beaucoup de familles aujourd’hui où il y a plusieurs parents comme les familles recomposées. Quand vous êtes adopté, vous avez de fait trois ou quatre parents. Même si vous ne connaissez pas vos parents biologiques, dans votre esprit il y a quatre parents. Les modèles sont déjà là.

Il n’y a pas de compétition au contraire, on peut co-exister avec plusieurs familles et c’est plutôt cela qui nous aide à nous construire. C’est une chance.

Quand on voit les discussions autour des personnes LGBT et la possibilité pour elles d’adopter comme si c’était quelque chose qui venait dynamiter l’expérience humaine, c’est faux. La circulation des enfants fait partie de l’expérience humaine. Je dis toujours, les enfants n’ont pas une quantité d’amour limitée. Ils ne se disent pas « on peut aimer que deux parents ». Non, ils peuvent aimer trois, quatre, cinq parents, tous les gens qu’on leur présente ! C’est plutôt des angoisses d’adultes de dire « voilà je ne suis pas le seul point de focalisation ». Il n’y a pas de compétition au contraire, on peut co-exister avec plusieurs familles et c’est plutôt cela qui nous aide à nous construire. C’est une chance.

Vous êtes en ce moment en tournée dans toute la France pour présenter votre film au public. Quelle discussion est née de ce travail ? 

Les discussions tournent beaucoup autour de la famille. Les récits sont très sensibles et je pense que ça plonge le public dans leurs propres histoires. Par exemple, on était à Montpellier et il y avait plusieurs jeunes femmes lesbiennes dans la salle et elles se posaient beaucoup la question de comment elles allaient faire famille plus tard. Le film leur donnait autant envie d’en parler avec leurs parents et de réfléchir à comment elles allaient pouvoir devenir parents elles-mêmes quand elles seraient plus âgées.

Un soir on a eu une dame, au tout début de la tournée à Orléans, qui nous racontait son histoire, elle avait deux grands-mères harkis, qui étaient tombées enceintes très jeunes. Elles se sont rendus compte qu’elles étaient enceintes de colons français via des tests ADN.

La généalogie est une passion humaine. Il n’y a pas que les personnes adoptées qui s’intéressent à leurs origines et qui se posent de questions sur leur arbre généalogique.

Les gens nous racontent vraiment leurs vies. Le pari est réussi, parce que c’est un sujet qui est universel. L’adoption c’est un peu comme une loupe qui traverse toutes les parentalités, toutes les familles. La question de l’opacité et des secrets n’existe pas que dans les familles adoptantes.

La généalogie est une passion humaine. Il n’y a pas que les personnes adoptées qui s’intéressent à leurs origines et qui se posent de questions sur leur arbre généalogique. La France a une histoire d’immigration très importante. Certains spectateurs sont touchés par la question de l’opacité et des secrets de famille, d’autres par celle de l’acculturation ou la perte de rapport à ses origines et vont donc faire le lien entre immigration et adoption. La discussion part pas mal dans tous les sens !

Et vous, avez-vous enrichi votre réflexion sur le sujet à travers la réalisation de ce documentaire ?

Le moment où je fais le film ce n’est pas le moment où j’apprends le plus de choses. Généralement ça vient plutôt comme une synthèse de plusieurs années de recherches et de rencontres. Pendant que je faisais mon mémoire de sociologie à l’université de l’Uqam à Montréal, où j’ai travaillé sur la mobilisation politique des personnes adoptées, j’étais aussi membre d’une association de personnes adoptées.

C’est très intense d’enregistrer la parole de personnes adoptées.

On allait faire des réunions avec le service international d’adoption au Québec. J’ai aussi créé « le mois des adoptés » en 2018. Je n’ai pas eu forcément de grandes révélations sur le sujet, c’est moi qui crée le questionnaire pour les entretiens. Ce que les gens nous disent ça vient aussi beaucoup de mes questionnements. Mais par contre c’est très intense d’enregistrer la parole de personnes adoptées.

Nous avons enregistré 42 personnes avec des récits très très durs parfois. Quand vous êtes vous-même adopté, le miroir est difficile. Il y a une fatigue mentale à écouter des récits de personnes adoptées. J’ai bien exploré deux dimensions autobiographiques avec mes deux premiers films ( Ouvrir la voix, 2017). Mon prochain projet, ce sera une comédie romantique ! Ça va être chouette de passer à la fiction ou de travailler sur des sujets qui sont moins proches de mon expérience.

Propos reccueillis par Louise Aurat

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