À La Bellevilloise, l’effervescence du premier jour du Amazigh Women Festival est palpable. Stands, tables rondes, remises de prix, performances artistiques : pendant quatre jours, des dizaines de femmes issues de la culture amazighe sont à l’honneur dans un cadre à la fois festif et militant. À l’origine de ce sommet unique en son genre, Raïssa Saleh, artiste, entrepreneure culturelle et coach, porte depuis des années une réflexion profonde sur les liens entre identité, diaspora et héritage féminin.
Elle nous accueille en coulisses, entre deux interventions, pour nous parler de la genèse de ce projet ambitieux, de la place des femmes dans la transmission amazighe et de son engagement à faire rayonner des voix souvent invisibilisées. Interview.
Vous organisez ce week-end le Amazigh Women Festival. Pouvez-vous nous raconter comment est né cet événement et dans quel but ?
Cela fait plusieurs années que je travaille sur le matrimoine amazigh, c’est-à-dire tout ce que les femmes transmettent de manière traditionnelle : savoirs, rituels, récits, gestes. En vivant en Europe, je me rends compte à quel point nous sommes déraciné·es et avons perdu une partie de ce patrimoine immatériel.
Ce n’est pas un festival de folklore, c’est un sommet ancré dans le présent
Il y a des choses qu’on ne retrouvera jamais, comme les tatouages de nos grands-mères ou certaines pratiques dans les montagnes. En parallèle, je suis plongée dans des enjeux très contemporains : écologie, numérique, racisme, etc. J’ai voulu créer un événement qui réunisse ces deux mondes et qui valorise les femmes amazighes d’aujourd’hui, dans leur pluralité. Ce n’est pas un festival de folklore, c’est un sommet ancré dans le présent.
Pourquoi est-ce important pour vous de valoriser les femmes amazighes, notamment dans la diaspora ?
Parce que ce sont elles qui transmettent, qui tiennent la mémoire vivante. Moi, j’ai été élevée entourée de femmes, souvent veuves, très fortes, résilientes. Chaque été, je retournais au Maroc, à Oujda et dans les montagnes. J’ai passé des heures avec ma grand-mère maternelle, qui a vécu jusqu’à 92 ans. Leur force m’a marquée. Et je veux que cette force soit reconnue, célébrée.
Trop souvent, on nous réduit à des clichés de femmes soumises
Trop souvent, on nous réduit à des clichés de femmes soumises. Or, les femmes amazighes sont des piliers. Et dans la diaspora, cette question de l’héritage est encore plus urgente : nous sommes la dernière génération à avoir vu ces femmes tatouées, à avoir entendu leur langue. C’est à nous d’inventer de nouveaux modes de transmission.
Comment les femmes mises à l’honneur ont-elles été choisies ? Quels critères ont guidé votre sélection ?
Nous avons réuni plusieurs jurys, un par catégorie (art et culture, numérique, matrimoine, transmission…). Certaines membres du jury sont des figures reconnues, comme Najat Vallaud-Belkacem, Samia Messaoudi ou Myriam Septi.
L’idée n’était pas de créer une compétition, mais de valoriser des profils inspirants, qui incarnent à leur manière la richesse et la diversité des femmes amazighes. On a aussi ajouté des prix spéciaux pour celles et ceux qui œuvrent à la visibilité de notre culture. Ce sont des choix assumés, engagés, et on voulait aller au-delà des circuits habituels.
Pouvez-vous nous parler de quelques invitées et de leurs parcours ?
Il y a une cinquantaine d’intervenantes, dont certaines viennent de très loin. Des femmes qu’on n’avait jamais invitées en France, qu’on ignore souvent dans les événements amazighs traditionnels car elles vivent au Canada, en Espagne ou ailleurs. Ce sont des artistes, des militantes, des chercheuses, des entrepreneures… Elles ont toutes un lien fort avec leur culture, qu’elles réinventent à travers leur pratique. On a choisi des femmes qui travaillent sur la maturité, le leadership, la création, l’écologie, mais aussi le numérique. Ce n’est pas un événement passéiste, c’est un événement en mouvement.
Quel message souhaitez-vous transmettre à travers ces Awards, à la communauté amazighe et au-delà ?
Le message, c’est que nous sommes un maillon essentiel de la chaîne de transmission. Même si on ne parle pas la langue, même si on doute, on reste des piliers. On n’est pas seules. C’est dur, bien sûr. Nous sommes cette génération charnière, entre les traditions qu’on a vues s’effacer et les nouveaux modes qu’on doit inventer. L’idée, c’est de se soutenir, de se donner des outils, de dire « on va y arriver ensemble ».
Comment voyez-vous l’avenir des Amazigh Women Awards ? Avez-vous des projets pour les années à venir ?
Je pense déjà à la suite, évidemment. J’imagine des formats plus courts, des mini-awards, des événements mmoponctuels, du networking. Je faisais déjà ça de manière diffuse, mais là j’aimerais structurer davantage. Et pourquoi pas, dans un avenir proche, organiser des éditions dans les pays d’origine, au Maroc, en Algérie. On a déjà quelques relais là-bas, des ambassadrices, des médias qui nous suivent. Ce serait formidable de créer davantage de liens Nord-Sud. Mais pour l’instant, je profite de ce premier sommet à Paris… et je savoure.
Propos recueillis par Besma Touati