Après Khaos, les visages humains de la crise grecque, la réalisatrice s’est intéressée à la société après les attentats à Charlie Hebdo et le discours ambiant. Même pas peur sort aujourd’hui en salle.
Même pas peur d’Ana Dumitrescu encourage fortement à la réflexion. La réalisatrice franco-roumaine a d’ailleurs commencé à tourner au lendemain des manifestations du 11 janvier. Le film fait intervenir 20 personnes que rien ne lie. La réalisatrice se pose des questions et les intervenants ouvrent les guillemets afin d’y répondre. Qui a peur ? De qui ? De quoi ? Pourquoi ? Assimilation ? Intégration ? « Le silence engendre la peur et pour ma part, j’ai peur que l’on joue avec les peurs, car la peur fournit du pouvoir », affirme d’entrée de jeu Olivier Le Cour Grandmaison, politologue. « Dans jeune musulman de banlieue issu de l’immigration, n’y aurait-il pas là quatre stigmates ? ». Après un bel élan de solidarité, en témoigne le rassemblement du 11 janvier 2015, comment en est-on arrivé là ? C’est exactement ce à quoi Ana Duminetrescu tente de répondre par ce film.
La minute de silence, suite aux attentats, n’a pas été respectée partout, et les médias en ont fait largement l’écho. Pourtant, seulement 70 incidents ont été relevés. Ce n’est pas l’esprit Charlie, certes, mais pour Laurence Blisson, magistrate et secrétaire générale du Syndicat de la magistrature, « il fallait répondre à ces incidents par le dialogue. Établir un dialogue avec ces jeunes ». D’un dessin ou d’une caricature, il y a autant de lectures possibles que de lecteurs ! Certains y verront de l’art, d’autres y verront une attaque. Et beaucoup d’autres s’en foutent.
Un passage attire tout particulièrement mon attention : « Si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous ». Voilà une réflexion dangereuse, qui ébranle la notion même de fraternité, car il ne faut pas identifier le peuple français à ces questions, elles causent la fracture ! Y aurait-il deux camps, les bons et les mauvais ?
Et sommes-nous obligés de nous identifier à Charlie ? S’identifier ? S’intégrer ? Une question se pose nécessairement, qu’est-ce qu’un vrai français ? « Boire du vin, manger du cochon ? Je suis française et musulmane. Depuis Charlie un sentiment de vengeance contre la communauté musulmane est né. Cela n’est pas assez relayé par les médias » témoigne Samia Orosemane, humoriste qui fait preuve d’autodérision dans son spectacle Femmes de couleurs.
Mais alors, d’où vient cette peur ? 
La peur n’existe pas physiquement, c’est un sentiment. S’il est difficile de donner une définition simple de la peur, c’est qu’elle renvoie en réalité à plusieurs sentiments. Mais la peur de l’inconnu j’en suis sur relève de l’ignorance et le savoir est le seul remède ! Le savoir c’est ce que tente d’apporter Dominique Thewissen, psychothérapeute. Elle revient sur le voile. « Certains voient l’Islam comme hostile au progrès, à l’émancipation féminine. Le voile fait peur ! Le voile des mères qui est interdit aux sorties d’école est en réalité injustifié, car il ne cause aucun trouble à l’ordre public ». Le film se penche sur la question de la peur, mais est-ce vraiment une question de peur, d’assimilation, ou d’intégration ?
Quelques questions émergent du film, certaines ont attiré mon attention plus que les autres. Parmi elles : la peur nait-elle de l’islam ? L’islam empiéterait-il sur les principes laïcs de la République ? L’islam est-il une menace pour la laïcité ? La réalisatrice revient sur le discours de Nicolas Sarkozy le 20 décembre 2007 à Latran : « dès lors la laïcité s’affirme comme une nécessité et oserais-je le dire, comme une chance ! Elle est devenue une condition de la paix civile et, c’est pourquoi le peuple français a été aussi ardent pour défendre la liberté scolaire que pour souhaiter l’interdiction des signes ostentatoires à l’école. Cela étant, la laïcité ne serrait être la négation du passé. La laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire, elle n’aurait pas du ! ».
« L’artefact politique du moment consiste à dire que l’islam pose un problème à la laïcité. Depuis le 11 janvier, tout est fait pour nous faire croire que la laïcité est en danger » souligne un des intervenants. Beaucoup ont le sentiment qu’en période de crise, de chômage, de détresse sociale, il y a un risque de designer des coupables. Les jeunes musulmans de banlieue issus de l’immigration ? « La République dans les quartiers pour être respectée, il faut qu’elle soit respectable ! » voici un principe rappelé dans le film et qui témoigne du ras le bol de certains Français sur la manière dont est traité le citoyen français dans ses origines, sa situation sociale.
« Le traitement politique qui a suivi Charlie a laissé un goût amer » dit Monique Chemillier-Gendreau, professeure émérite de droit public et de sciences politiques. À moi aussi il m’a laissé un gout amer, on est passé trop facilement de Charlie, Kouachi, Coulibaly, à jeune musulman de banlieue issu de l’immigration. L’amalgame cause des fractures et lorsqu’il est appuyé par un discours politique nationaliste cela engendre des stigmatisations grossières, parfois des classifications d’individus, rappelle la réalisatrice. On généralise une communauté à un ou deux individus. On emprunte des raccourcis malhonnêtes. Ana Dumitrescu a réussi à mettre en lumière les vices, les limites de la société et des libertés fragiles sur lesquelles repose le socle de la démocratie.
Samir Benguennouna
Bande annonce : Même pas peur

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