« Le lâcher prise, cela vient progressivement ». Anissa Lalahoum n’en démord pas. Elle a dû passer par plusieurs expériences pour se laisser prendre au jeu, surtout dans son domaine : la peinture. Rendez-vous pris sur le quai de Jemmapes pour un brunch.

« C’est l’art qui te maîtrise » lâche Anissa Lalahoum. Surtout quand le destin la rattrape. Elle, en artiste peintre, elle prend ses armes pacifiques et crée le tableau qu’elle ne cherche pas. Elle, qui n’est pas académique, trouve qu’il est plus aisé de ne pas être limité. La limite n’est pas celle du geste mais celle de l’espace. Elle travaille sa technique. Elle est lancée et ne s’arrête pas lorsqu’elle est dans son atelier. « Il n’y a pas de limite. Il ne faut pas laisser faire le cérébral ou l’intellect. Ne bridons pas la créativité et le subconscient ». Elle peint avec tout, bouts de bois, pinceaux… Les couleurs ne sont pas choisis à l’avance. On laisse faire l’artiste. Lors d’un  atelier dans un centre social, elle partage avec les participants, petits et grands,  le goût du lâcher prise : « J’ai pris de la peinture, leur ai demandé d’exprimer librement leur créativité, seule consigne : ne pas chercher à bien faire ou à donner du sens. C’est plus dur que ça en a l’air. Au moins, ça vit ».

Le burn out

11268937_10206681898029711_8263525574875678411_nAvant de devenir artiste à plein temps, Anissa côtoyait les couloirs sans fin de grandes entreprises. Cadre bancaire, l’espace restreint du bureau et la pression des chiffres l’étouffent jusqu’à l’asphyxie. Le cœur de celle qui ne compte pas ses heures est touché. « Un matin, mes mains se sont paralysées sur le clavier, je n’en pouvais plus, tout cela n’avait aucun sens, quinze minutes plus tard je m’effondrais. La direction appelait les pompiers et je finissais la journée à l’hôpital » résume-t-elle. Les personnes les plus impliquées dans l’entreprise sont plus enclin au burn out. Ce syndrome peut même toucher les enfants. Au Japon, c’est une maladie reconnue et appelée « karôshi » : la mort par surmenage. En France, une proposition de loi à l’Assemblée nationale visant à faire reconnaître le burn out comme une maladie causée par le travail a été présentée en février par des députés. En attendant de réelles mesures, elle partage de nombreux articles sur la question sur Facebook.  Sensibiliser à l’épuisement professionnel, c’est ne plus le subir.

L’éducation

Anissa Lalahoum encourage la créativité, innée mais écrasée par les conditionnements pour la plupart d’entre nous. L’enseignement scolaire à la française n’offre pas suffisamment de temps et d’espace pour laisser libre court à l’imagination. Aux côtés d’Anissa se trouve , Jayro Dellea, artiste touche-à-tout, son partenaire de vie et de création. 11407139_1589539304646642_423574194755947953_nAutodidacte, il explique : « Le système scolaire ne m’était pas adapté, alors j’ai crée mon propre système. Je ne suis pas plus créatif qu’un autre, la seule différence, c’est que ma sensibilité m’empêchait de faire semblant ; j’ai donc préservé cette créativité comme un moyen de survie et d’adaptation. L’enfant ou l’adolescent, et même l’adulte est réduit à un système de notation verticale. Sa valeur oscille entre 0 et 20 ! Les sensibilités diffèrent, et beaucoup se retrouvent sur le carreau, faute d’alternatives. Ce qui m’a sauvé ? À 16 ans, j’ai choisi le japonais au lycée, ça m’a permis de tenir. Échec au Bac, je le repasse en candidat libre. Après une année stérile à la fac, j’ai tourné un documentaire sur le rap japonais pour Tracks (Arte) avec des amis anglais. Il partira ensuite huit ans au Japon ». Au-delà de la pression scolaire, il faut définir sa place et l’assumer. Anissa Lalahoum exploite le terreau créatif de ses parents : une mère styliste et un père, arrivé d’Algérie à quinze ans dans les cales d’un bateau. Il est tour à tour coiffeur, cireur de chaussures, cuisinier, entrepreneur, mais surtout, sensible à l’art, à un peintre orientaliste comme Alphonse-Nasreddine Dinet ou encore Delacroix. En voyant les calligraphies abstraites d’Anissa, il s’exclamait vigoureusement : « Mais pourquoi tu ne peins pas des paysages, pour qu’on comprenne ! ». Elle explique qu’elle écrit un message initial en Arabe, dont elle est seule connaît la signification ;  puis elle brouille les pistes, le noie dans les couleurs, et le rend accessible à tous. Beaucoup d’arabophones, trompés par leurs préjugés, se laissent piéger en essayant de décrypter les messages cachés, en vain. Le message d’Anissa se ressent grâce au langage de l’âme. Anissa s’est fait sa place de calligraphe abstraite sans se préoccuper d’une quelconque légitimité. Elle assume, c’est tout. « Ta légitimité, c’est toi qui te la crée ! » dit-elle, amusée en regardant nos voisins de table intrigués qui tendaient l’oreille. Elle ajoute : « Si une seule personne croit en toi, tu peux y aller, fonce ! ».

Les rencontres

 Anissa Lalahoum met un point d’honneur à répondre à son public et être attentive à chaque rencontre. « Je trouve ça génial ! Je me sens connectée au monde entier. Que ce soit les opportunités, les ventes de mes toiles ou les rencontres extraordinaires qui peuvent sortir de n’importe où. Plus c’est improbable, plus j’aime ! Nous vivons une époque de surconsommation où les gens reviennent à la notion de rareté, de sens, de choses qui les représentent. Avoir une œuvre d’art chez soi, c’est avoir quelque chose d’unique ». Quand les gens viennent voir une exposition d’Anissa, ils pensent simplement venir découvrir l’œuvre d’une artiste émergente ; au final, ils rencontrent une partie d’eux-mêmes. Il y a quelque chose d’énergétique dans ses toiles, qui ne s’explique pas. Étonnant. « Plusieurs personnes qui ne se connaissent pas voient la même chose dans un tableau abstrait ». Attachant. L’art agit au plus profond des vaisseaux sanguins et l’âme répond.

Instant poétique…

Durant son enfance, Anissa Lalahoum gardait des moutons en Algérie. Des étoiles pleins les yeux, elle partage ses coups de cœur d’aujourd’hui.

Dernier livre ouvert : « Le Grand Livre de la Connaissance de Soi » de Bernard Baudouin

Musique : Je me gave de livres audio, notamment « 101 façons de transformer votre vie» de Wayne Dyer.

Dernier spectacle vu : « Arthur et les Minimoys : l’aventure en 3D », au Futuroscope, le parcours à dos de scarabée était flippant.

Si elle devait faire partie d’une toile : J’aimerai plonger dans les fresques qu’a faites le street-artiste Seth à Djerbahood (Tunisie). Et si on parle d’une des miennes, ce serait : «Connexion des êtres » !

Un peintre avec lequel elle aurait aimé travailler :  Sans hésitation : Dali ! Ce mec était barré, on aurait pu s’éclater, sans contrainte.

Dernier film vu :  « Demolition », Jake Gyllenhaal envoie du lourd, grâce à ce film je découvrais aussi le réalisateur canadien Jean-Marc Vallée que je garde à l’œil !

Yousra Gouja

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