Le meurtre horrible d’une jeune hôtesse de l’air sublime, Laura Vignola tient lieu d’intrigue de départ pour « Arab Jazz », premier roman du réalisateur Karim Miské, sorti en mars et tout juste distingué par le Grand prix de littérature policière. Le coupable idéal est Ahmed Taroudant le voisin de Laura, dont il était secrètement amoureux. Elément aggravant, il possède les clés de l’appartement de la jeune femme pour aller arroser les orchidées de Laura lors de ses multiples déplacements. La personnalité complexe et le mode de vie solitaire de l’homme joue en sa défaveur. Son antre est tapissé de polars qu’il achète une misère au vieux libraire de quartier. « Son espace vital se rétrécit au fil des lectures » écrit Karim Miské. L’auteur évite intelligemment le piège du pathos et parvient à rendre attachant son personnage en le montrant hésitant, plein de questionnements, authentique en somme. Ses fêlures, toujours à vif, se referment un peu au gré de l’intrigue.

L’auteur parvient à lui insuffler une épaisseur et réussit à nous faire ressentir son embarras. Il retranscrit à merveille comment cet antihéros dépasse une existence solitaire, mâtinée de non-dits et de refoulements, vécue comme s’il avait été anesthésié. Pourtant, Ahmed sort de sa torpeur lorsqu’il réalise qu’il figure en tête de la liste des suspects. Il choisit alors de s’échapper de son monde de rêves et de mots pour contribuer à l’enquête menée par Rachel Kupferstein, juive ashkénaze déterminée et Jean Hamelot, Breton lunaire « spectateur de l’existence » fils d’un communiste. Evidemment une légère tension sexuelle est perceptible entre les deux coéquipiers, reste d’une tentative de relation passée. Ce qui n’empêche pas Jean d’être titillé par l’attirance visible que ressentent Rachel et Ahmed l’un pour l’autre. Ce développement sentimental est peut-être le seul point faible du roman du fait de son manque d’originalité. Toutefois l’apport d’Ahmed, qui laisse volontiers ses oreilles traîner dans le quartier comme chez Sam le vieux coiffeur juif surinformé, à l’enquête se révèle crucial.

Karim Miské s’amuse et maîtrise tous les codes du polar. Dès la découverte du corps de Laura, un détail titille le lecteur, la mise en scène macabre autour du cadavre avec la présence d’un rôti de porc cru baignant dans son sang, planté d’un couteau de cuisine. Un aliment impur aux yeux des juifs et musulmans. Très vite, le lecteur est persuadé que cet élément est une première piste dans un environnement où la religion imprègne l’air. La mort de Laura, par ailleurs issue d’une famille de Témoin de Jéhovah très influente, est-elle une vengeance d’un « fou de Dieu salafiste ou loubavitch » ?

L’originalité de ce polar tient dans son parti pris de mettre en scène les religions, et pas n’importe où. Pour ce faire, Karim Miské, réalisateur de documentaires comme « Musulmans de France » campe son roman dans le 19e arrondissement de Paris. L’un des derniers quartiers populaires de la capitale devient presque un personnage à part entière. Le choix de cet arrondissement est motivé par la forte présence de communautés religieuses différentes: juifs et musulmans en tête. Les personnages se déplacent au gré de l’enquête entre les tours, les grecs, les salles de prière plus ou moins clandestines, les restaurants ou le salon de thé casher rue Petit .

Karim Miské respecte le quartier, et se pose en chirurgien de la description. Les personnages sont ancrés dans le réel. Chaque lieu existant est décrit, du grec de la Porte de Pantin au restaurant Le Boeuf couronné en passant par le parc de la Villette ou le parc des Buttes-Chaumont. Mais l’auteur va encore plus loin en détaillant par exemple les victuailles dont dispose Ahmed dans son étroit appartement: « sept crackers, un demi-litre de lait et un fond de muesli Leader Price. Plus bien sûr la boîte de thé vert Gunpowder et celle de Malongo percolatore. »

La même méticulosité se retrouve dans la précision des références culturelles. Le titre du roman est trompeur, il ne porte pas sur le jazz, il s’agit d’une référence à « White Jazz » de James Ellroy. Seul bémol, le lecteur peut se sentir submergé par une telle profusion de références, surtout lorsqu’il ne connaît pas les chansons mentionnées et qu’il a le sentiment de ne pouvoir saisir la subtilité des choix de l’auteur. Cette petite déconvenue est compensée par le voyage que nous offre l’auteur.

Décidé à nous balader dans le labyrinthe des religions, il nous emmène à New York suivre les péripéties de Dov, un juif orthodoxe à la dégaine de rasta, génie de la chimie qui a crée une drogue de synthèse. Si la religion est parfois qualifiée d’opium du peuple, Karim Miské prend le parti de détourner ce vieil adage et le rend réel puisque Dov crée le Godzwill. Cette pilule magique a un pouvoir unique: celui qui l’ingère se sent comme Dieu. Ce concurrent chimique tient bien évidemment un rôle dans le dénouement de l’histoire. Cette parenthèse américaine nous permet de retrouver Rebecca, l’une des amies de Laura, mystérieusement volatilisée. Ses amies Bintou et Aïcha complète la bande des quatre copines qui compte donc une Témoin de Jéhovah repentie et rebelle, deux musulmanes et une juive orthodoxe.

Leur amitié survit au religieux. Karim Miské, pour éviter peut-être de brosser un tableau angélique de la coexistence religieuse pacifique nous dépeint avec intelligence en miroir inversé l’amitié brisée des grands frères des filles. Ces derniers ont connu la gloire locale grâce à leur groupe de rap, 75-Zorro-19 avant de se séparer . Les uns fréquentent la salle de prière d’un imam autoproclamé, l’autre est devenu juif hassidique, les invocations religieuses remplaçant les punchlines.

L’enquête avance doucement, l’auteur favorise quelques deus ex machina pour dénouer l’intrigue mais peu importe puisque cela autorise une balade dans un quartier vivant, dont l’ambiance est retranscrite avec subtilité, loin des polémiques nauséabondes et crispantes.

Faïza Zerouala

« Arab Jazz, » de Karim Miské, Edition Viviane Hamy, 18 euros

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