Dans une ambiance tamisée qu’une épaisse fumée amplifie, les silhouettes sont floues. Après avoir fait tomber son peignoir, Audrey Chenu porte une série de coups précis au sac, puis enchaîne avec un slam tout aussi percutant. Ash, accompagné de Léo, son guitariste, interprète plusieurs de ses titres, sélectionnés pour l’occasion.

A mesure que la fumée disparaît, les mots se font plus précis, les artistes se dévoilent dans des textes personnels. Ils se mettent à nu en abordant des sujets aussi variés que les violences conjugales, les inégalités sociales, le système carcéral, les réfugiés et l’amour. Tour à tour, ils alternent slam et poésie, force et mélancolie pour mettre les poings sur les i. Les rounds s’enchaînent et les textes intelligents se suivent. Bloqués entre les cordes vocales et les cordes frappées du guitariste, les spectateurs naviguent entre émotions et remise en question. 

La force du corps avec la force des mots 

Cette année pour la troisième édition du Relais Festival, c’est l’espoir qui est mis à l’honneur, après les frontières et la révolte, thématiques des deux premières éditions. Le festival s’est tenu simultanément du 16 au 18 novembre à Tanger et à Saint-Denis. Il se veut apolitique, nous indique son organisateur, Lotfi Aoulad. « Le but était d’avoir une transmission aussi horizontale que possible, sans mépris ni condescendance » et de mettre en avant « la force du corps avec la force des mots », explique-t-il. 

De gauche à droite : Lotfi Aoulad, Ash, Audrey Chenu et Léo

Sans jamais jeter l’éponge, Audrey Chenu et Ash montent sur le ring et renvoient dans les cordes les sujets prégnants de notre quotidien. A l’aide de leurs cordes vocales, ils questionnent d’une manière différente notre rapport à la société. L’art est leur outil pour dépeindre les diverses humanités.

La prestation est efficace et les applaudissements témoignent du succès de cette transmission, « la plus belle des rencontres, » estime Lotfi Aoulad. Le public est conquis, comme en témoigne cette spectatrice qui a apprécié « les textes très engagés et construits. Le lieu se prêtait à l’exercice pour promouvoir la culture dans un département qui souffre encore d’une mauvaise image. »

« Enfermée, j’ai fait le serment de vivre fièrement ». Par ses paroles incisives, Audrey Chenu retrace son parcours, de la prison à la boxe. Boxeuse mais aussi enseignante, celle qui apprend l’art pugilistique aux femmes explique comment ce sport lui a permis de canaliser sa puissance, de contrôler sa rage. Grâce à des allitérations et autres assonances, elle dénonce les violences faites aux femmes. Sans prendre de gants, sa plume acérée ne laisse rien passer. « Aujourd’hui, je me bats à coups de tête » déclame-t-elle, comme pour faire le lien entre la boxe et la littérature.

Ca guérit mon âme d’apporter de l’esthétique au réel

« En prison, j’ai appris que la vie était un combat et c’est à partir de là que j’ai commencé à écrire pour survivre. Dans ce milieu, le seul moyen de s’exprimer est l’écriture » se remémore l’ancienne détenue. Bercée au rap français depuis l’adolescence, elle citera comme source d’inspiration Ministère A.M.E.R, Assassin, NTM et pointe sur le titre « Boxe avec les mots » d’Arsenik. « Cette chanson m’a fait un tel effet par l’énergie véhiculée que je l’ai écoutée 100 000 fois » affirme celle qui, sortie de prison, commencera la boxe en même temps que le slam et le rap. « Ca [l’écriture, ndlr] me fait du bien, ça guérit mon âme d’apporter de l’esthétique au réel » ajoute la boxeuse.

« Je rêve que le monde change ». Plein d’espoir, Ash, parrain de cette édition 2018, n’a pas hésité une seule seconde quand Lotfi, organisateur du festival, lui a proposé d’avoir carte blanche pour questionner grâce à l’art. Le natif de Clichy-sous-Bois entend véhiculer le meilleur pour tous grâce à ses textes engagés. Des inégalités urbaines jusqu’aux réalités loin des grandes villes, il interprète différentes histoires, d’un petit navire jusqu’au quotidien d’un paysan… « pour n’oublier personne ». Avec son guitariste Léo, ils mettent l’ambiance et le public se prête volontiers au jeu en entonnant les refrains. Ash entend bien profiter de cette occasion pour donner son maximum et rêver d’autres horizons, à l’image de sa punchline : « On fait ce qu’on peut en attendant de faire ce qu’on veut ».

Pari réussi pour Lotfi Aoulad et son équipe, Pour ce qui est de la prochaine édition, Lotfi, large sourire au lèvres, a quelques idées. « Même si tout cela est encore flou, on aimerait bien questionner les territoires » confie-t-il. Affaire à suivre.

Alexandre MARTINS LOPES et Yassine BNOU MARZOUK

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