Ce livre a failli s’appeler Malheureux comme Allah en France. Mais Claude Askolovitch a préféré le baptiser Nos mal-aimés, ces musulmans dont la France ne veut pas. Un titre moins « cliché et misérabiliste » selon l’auteur. Rencontre.

L’ouvrage s’intéresse aux musulmans, pas à la manière des hebdomadaires qui fustigent « l’islam sans gêne » ou « le danger communautariste ». De façon plus nuancée, Askolovitch rend compte des préoccupations des musulmans, objets de tous les fantasmes. Claude Askolovitch les connaît bien, les hebdos. Après avoir passé sept ans au Nouvel Observateur le journaliste atterrit au JDD, un mauvais souvenir, puis trouve refuge au Point. D’où il part huit mois plus tard après avoir expliqué que le halal « n’est pas un sujet ».

Facétieux, le journaliste a d’abord donné rendez-vous dans un café bobo rue Jean-Pierre Timbaud, lieu connu pour ses multiples librairies et autres boutiques musulmanes. Finalement c’est dans un troquet de Stalingrad que se déroule l’interview. Passionné par son sujet, Claude Askolovitch proteste, devant un thé noir, lorsqu’on suggère qu’il commet là peut-être un suicide professionnel.

Le journaliste ne s’abrite pas derrière une quelconque neutralité hypocrite et se dévoile. Au gré de sa promenade avec les musulmans français, qu’il choisit très pieux, car de l’aveu même de l’auteur, il connaît très peu de gens pratiquants et il aimait bien  » écouter le bordel des musulmans religieux. » Il partage aussi son propre bordel de juif non pratiquant avec le lecteur. Un méli-mélo qui se cristallise souvent autour de l’assiette. Le petit Claude se souvient comment en 1973, pendant la classe de nature, il n’a pas mangé de jambon grâce à l’intervention d’un camarade juif plus rigoureux dans son observance des interdits alimentaires. Chez les Askolovitch, Maman mange casher et Papa râle « contre les bondieuseries » de sa femme. Quarante ans plus tard Claude, est fabriqué sur le modèle paternel et mange de tout.

Cet essai est né à cause, ou grâce au halal. Claude Askolovitch raconte sa rencontre avec Moussa le roi de la viande halal, propriétaire d’un abattoir rituel dans l’Yonne. Le personnage macho, sarkozyste et tyrannique sur les bords est un juif converti à l’islam et aurait dû être l’un des héros de l’article sur le halal jamais paru dans Le Point. Claude Askolovitch nous avait prévenus on est servi niveau puzzle identitaire. Le journaliste rencontre des profils plus orthodoxes et écume avec eux les restaurants halal. Mais il n’échoue pas dans des kebabs miteux ni dans des restaurants avec l’attirail couscous et folklore oriental. Il promène ses guêtres dans des lieux où le musulman soucieux de consommer de la viande abattue selon le rite islamique mange de l’entrecôte-frites, une blanquette de veau, chose qui n’est pas sans rappeler à l’auteur les premiers restaurants cashers à la carte estampillée 100% cuisine française. Comme une parabole, ces restaurants symbolisent une réalité, cette confrontation parfois violente entre l’islam et la France.

Le parcours de l’auteur et la liste de ses précédents livres, à savoir une biographie de Lionel Jospin, un livre sur le FN, un livre d’entretien avec Éric Besson ou avec Patrick Bruel, interroge sur l’opportunisme de la démarche. L’islamophilie n’est pas encore un angle surexploité. Askolovitch se défend d’un « il y a des créneaux plus porteurs ». D’ailleurs, il s’amuse presque d’avoir été déprogrammé d’un salon organisé par le centre culturel communautaire juif de Neuilly : « sur la toile, des fachos juifs se sont élevés contre ma présence, moi « l’islamiste ». L’organisatrice du salon m’a appelé elle était désolée. »

Pour autant il convient que parler aux musulmans de France n’est pas « un exploit« . « J’aurais même pu aller plus loin, j’aurais pu faire plus de terrain, enquêter plus. » Son travail sort de l’ordinaire puisqu’on entend ces voix d’habitude absentes des reportages et enquêtes qui leur sont consacrés. Claude Askolovitch déplore sincèrement ce manque, « c’est un déni de société terrible, pas un journaliste ne va rencontrer ces musulmans, dans tout un article qui parle des musulmans, pas un seul ne parle, fût-il fondamentaliste » assène-t-il.

Ce livre il le couve depuis longtemps. « Ça fait des années que je tourne autour de ça. Quand je fais mon papier contre le texte antisémite de Tariq Ramadan et que je vois des filles voilées qui me disent « pourquoi vous ne nous aimez pas ?  » je suis perturbé. Je n’ai jamais écrit nulle part que je n’aimais pas les filles voilées. J’ai découvert un pan de la société que je ne connaissais pas« . L’auteur avoue qu’il est heureux lorsqu’il est remercié par des musulmans, à la pratique religieuse variable , pour cet ouvrage. « C’est la confirmation qu’énormément de gens n’en peuvent plus de ce qu’on écrit sur eux et d’être pris en otage par des gens comme Fourest qui expliquent que ce serait au nom des musulmans laïcs qu’on taperait sur leur cousine voilée. »

Les personnages de son livre, tous pratiquants, sont parfois enferrés dans leurs contradictions. Azouz, informaticien à la barbe ostensible et la moustache timide s’était plongé dans la religion pour savoir quoi répondre aux collègues intéressés par l’islam à cause du 11 septembre. » Salaf 2.0″ Azouz a comme beaucoup de jeunes appris sa religion à coup de lectures sur Internet. Il s’est désintéressé des femmes. De la sienne d’abord, quittée car trop peu pratiquante. Celle d’aujourd’hui l’est beaucoup plus mais on sent poindre un fort regret dans ce changement matrimonial. Le journaliste ne se censure pas, pose toutes les questions, y compris sur le sexe et donne son avis. Il n’hésite pas à se moquer de l’un de ses autres protagonistes, William, et à le traiter de macho lorsqu’il refuse de lui présenter sa femme au motif que chez lui la mixité n’existe pas.

Le récit donne parfois l’impression qu’Askolovitch s’est fait embobiner par ses témoins au point de verser dans la complaisance. Il dément. Lorsqu’on lui demande s’il ne ménage pas des musulmans heurtés par toutes ces couvertures et reportages mal ficelés, il concède que « peut-être« . « L’islamophobie je suis tellement contre qu’il se peut que je sois dans une sorte de réparation » poursuit-il. « Mais quand je ne peux pas voir la femme de William ça m’énerve et je le dis. Je raconte, je ne masque pas l’antisionisme ni le fait qu’il n’y ait pas de foyers mixtes. Et je parle de ces femmes voilées qui morflent car elles veulent être deux choses à la fois. »

L’affaire du voile de Creil en 1989 est celle qui attire son attention sur l’islam. Il découvre « la dinguerie identitaire » de la France, et déplore qu’un pays entier « s’excite sur trois sales gosses en tchador comme on disait à l’époque, alors même que tombe le Mur de Berlin. C’est un peu dingue« . Pour autant les femmes et la question du voile sont peu présentes dans le livre. Durant l’interview, ce sera le seul moment où Claude Askolovitch semble sincèrement touché voire embêté par cette critique.  » Le casting s’est fait au fil de l’eau. Quand je vois deux mecs avec moi ça fait déjà 3. Je suis un mec je vais assez naturellement vers les mecs. Je suis un journaliste sportif et je suis un mec. J’aurais du mettre plus de filles même si celles qui y sont sont des personnages assez marquants pour moi. Il y a aussi une part de difficulté dans ces milieux plus religieux que la moyenne, très très très religieux même, une nana ne rencontre pas un mec. Il y a quand même la fille de Sciences Po que je vois plusieurs fois. C’est vrai que je n’en vois pas assez. Mais le bouquin dans ma tête était fini. »

Malgré ses (légers) défauts, Claude Askolovitch a su capter les tiraillements à l’œuvre dans une société qui n’en finit plus d’observer au microscope ses identités et de débattre jusqu’à l’indigestion de l’islam et sa place en France. Le journaliste a aussi brillamment démonté l’escroquerie Chalghoumi, le pseudo imam pantomime de Drancy, qu’il ne rencontre pas « par manque d’intérêt et par un choix délibéré de ne pas aller vers les stars éphémères que consomment les médias« . Pour Askolovitch, la mise en orbite de l’imam est révélateur du mépris des institutions françaises et des médias à l’égard de l’islam. « Chalghoumi exaspère les musulmans mais est une vedette française« . Tout le paradoxe est là. Pour autant, l’auteur considère que Hassen Chalghoumi n’est qu’un détail car « Chalghoumi fait moins de mal que la circulaire Chatel« , celle qui interdit aux mamans voilées d’accompagner leurs enfants en sortie scolaire.

La seconde affaire racontée avec force détails concerne la crèche Baby-Loup. L’auteur explique la présence de ces deux histoires, trop belles pour être vraies par la simple volonté de les comprendre. « T’as le gentil imam, qui sait à peine parler français, c’est une injure et d’un autre côté t’as le quartier islamisé qui veut tuer une gentille crèche donc non seulement le leader spirituel des musulmans doit être un analphabète et en plus ils tuent une gentille crèche. » Après une incursion à Chanteloup-les-Vignes, Askolovitch comprend que l’histoire est plus complexe que cela.

La paresse de certains journalistes est mise en lumière par le traitement de l’affaire : « Baby-Loup a révélé ce que les confrères sont prêts à croire sur la situation sociale du pays, les cités populaires et les musulmans. Les journalistes sont prêts à écrire sans le vérifier qu’une cité s’est islamisée au point d’expurger une crèche laïque en envoyant une nounou voilée en éclaireur et en bombe humaine. » Il y a deux semaines dans les colonnes de l’Express, la directrice de la crèche Natalia Baleato racontait que des parents donnaient aux puéricultrices une liste avec les horaires des prières afin qu’elles puissent réveiller les enfants pour qu’ils les fassent. « C’est faux, aucun parent d’un bambin de 0 à 3 ans n’a jamais demandé à Natalia Baleato de réveiller les enfants à l’heure de la prière. Une seule fois, une femme battue est venue en plein milieu de la nuit car la crèche est ouverte. Cette femme en détresse lui a dit ça un jour. C’est tout. Elle l’a répété à des journalistes qui s’en foutent et ont une bonne phrase« .

Pour lui, l’affaire se résume à une confrontation entre une employée cynique qui voulait se faire renvoyer avec des indemnités, se moquant du moyen à employer pour ce faire. Le licenciement est « mal bordé juridiquement, le règlement intérieur n’est pas dans les clous. Il y a un biais juridique« . Puis Natalia Baleato est devenue une sainte laïque, « elle a été instrumentalisée par le camp laïcard qui a décidé d’en faire délibérément un abcès de fixation pour avoir une victoire et pour faire croire qu’il y a des problèmes. On croit voir une cité islamisée et on crache sur le quartier. Cette histoire est plus forte que le réel« . Dépasser les fantasmes pour coller à la réalité est une des raisons de bien aimer Nos mal-aimés.

Faïza Zerouala

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