Boîte de couscous « Couscous clan » assortie du slogan « la mémoire veille au grain, » affiche « Maure pour la France », détournement d’une célèbre marque de cigarettes sur l’affiche « Malbaré » avec l’avertissement « le racisme tue »… De la colonisation à l’immigration, en passant par le racisme et la religion, l’exposition « Attention travail d’arabe » détourne des objets du quotidien avec humour, afin de dénoncer racisme et préjugés et d’interpeller sur la nécessité d’agir contre les discriminations.

Ce jeudi 13 décembre, adolescents et acteurs sociaux du Service territorial éducatif et d’insertion de Paris se sont donné rendez-vous rue de La Fontaine au roi dans le 11e arrondissement de Paris. C’est ici qu’a lieu le vernissage de l’exposition produit par l’association Remembeur, qui a pour but de lutter contre le racisme et les discriminations en France à travers des productions artistiques. « Attention travail d’arabe » a déjà été présentée en France et à l’international au cours des dernières années. Les vingt-six oeuvres accompagnées de textes ont été choisies par l’artiste et commissaire d’exposition, Ali Guessoum, fondateur en 2011 de l’association Remembeur.

Sous le regard attentif des jeunes, Naïma Yahi, historienne spécialiste de l’immigration, directrice de l’association Remembeur et animatrice du vernissage, éclaire les oeuvres et leur contexte. Commençant par une analyse du nom de l’exposition, elle se lance dans une déconstruction de l’expression “travail d’arabe”, stigmatisante et pourtant passée dans le langage courant pour designer un travail mal réalisé. L’expression vient à l’origine de l’humilité et de la soumission des artisans arabo-musulmans, qui à dessein réalisaient leur oeuvre de manière imparfaite pour ne pas froisser Dieu, explique l’historienne à des jeunes intéressés qui photographient les tableaux et prennent des notes sur leurs petits carnets.

Le vernissage initie une série d’ateliers qui occupera pendant un semestre les jeunes du Service territorial éducatif et d’insertion (STEI) de la ville de Paris. Un projet qui a pour ligne directrice la lutte contre les discriminations et prendra trois formes artistiques distinctes : le cinéma, la musique, et l’écriture. Financé en partie par le CGET (Commissariat général a l’égalité des territoires), il est mené par le  STEI de Paris et l’association Remembeur.

Le projet permet à ces jeunes, dont le quotidien peut être difficile, de bénéficier d’un accompagnement éducatif et d’opportunités de découvertes, souligne Eva Sicakyuz, responsable d’unité éducative au STEI. «Ces jeunes sont victimes de discrimination pour différentes raisons, ils sont déscolarisés, souvent d’origine étrangère, pauvres, et sont pour la plupart pris dans une spirale de délinquance. Il y a aussi parmi ces jeunes des mineurs non accompagnés, ils sont aussi victimes de discriminations, de contrôles policiers, » nous explique-t-elle, précisant également que c’est souvent une « délinquance de survie. »

 

Cette présentation est l’occasion pour Naïma Yahi de rappeler, voire d’apprendre à ces jeunes des moments forts de l’histoire auxquels ont contribué les populations étrangères qui se trouvent aujourd’hui stigmatisées et discriminées en France. « Ce n’est pas parce qu’on vient de telle banlieue, qu’on est de telle origine, qu’on est des voyous, » leur dit-elle. En utilisant une carte de France, l’historienne montre que la France est un carrefour migratoire ou les populations sont venues enrichir l’histoire, et rappelle que 30 % des Français sont d’origine étrangère.

Devant l’un des tableaux, qui répertorie une centaine de mots français d’origine arabe, Naïma Yahi rappelle également que la deuxième langue après l’allemand à avoir inspiré le plus de mots français est la langue arabe. L’historienne vise ainsi à montrer que l’immigration est une richesse pour la France et fait partie intégrante de son histoire.

« Mieux on comprend son passé, plus on est à l’aise dans son présent, » affirme l’historienne. L’exposition « Attention travail d’arabe » invite à garder la mémoire de ce passé, une étape incontournable pour comprendre son identité.

Soraya BOUBAYA

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